J'appartiens au pays que j'ai quitté

Colette

michelB-Saigon

Le souvenir est le seul paradis dont nous ne puissions ĂȘtre expulsĂ©

Jean-Paul Richter

AVEC LE COUVERNEUR PAGÈS DANS L'OUEST COCHINCHINOIS

Louis BROCHERIOU officier de police à la Sureté Fédérale de Saigon

(fin 1938, dĂ©but 39 ?)

 

 

Devant le Palais de la rue La GrandiĂšre un petit groupe  de bavards s’est formĂ©. Ce sont des bavards distinguĂ©s : M.M. BRASEY, inspecteur des Affaires Politiques, NICOLAU, ingĂ©nieur en chef des Travaux Publics, ARNOUX, chef du Service de l’Hydraulique Agricole, BOUCAUD, chef  du Service Forestier MARUIS, chef du Bureau de la Presse, DUFOUR, chef de Cabinet du Gouverneur et le secrĂ©taire particulier, le jeune RAUJFASTE.  On attend le " Goucoch " Et sur les cartes dĂ©ployĂ©es, M. NICOLAU indique les routes Ă  suivre de SaĂŻgon 
 Ă  Saigon. Mais voici le maĂźtre de cĂ©ans.  VĂȘtu de toile kaki, en short et en souliers jaunes la canne au bras le feutre 
 la Carco bien Ă©quilibrĂ© ses yeux perçants dĂ©nombrent les voyageurs. « Et NADAUD ? Â» PrĂ©sent  M. le Gouverneur.  Et le chef local de la Police fait son apparition. En route, Messieurs :

Des moteurs ronflent des portiĂšres claquent, il est 7h.15, On dĂ©marre. En route pour BacliĂȘu ou l’on dĂ©jeunera Ă  midi.  BientĂŽt les voitures roulent entre de verdoyantes riziĂšres et ce tapis merveilleux qui ondule faiblement sous la brise d’un matin d’Octobre, reprĂ©sente toute la Cochinchine avec, au loin les villages entourĂ©s de haies, les pagodes aux toits rouges, autour desquelles s'inclinent de grands arbres. Et cette vaste tapisserie Ă  travers laquelle se dĂ©roule le ruban de la route, c'est l'effort de l'homme, son espoir, sa vie 
. Et si le Gouverneur la regarde avec tant d'attention, c'est que les rĂ©cents actes de pillage commis dans quelques provinces l'obligent mĂ©diter et Ă  concevoir Jusqu'Ă  quel point il en est responsable lui le chef d'Administration. A-t-on pillĂ© les greniers Ă  riz parce qu'on avait faim ? Y a-t-il en Cochinchine des affamĂ©s ? VoilĂ  ce qu'il voudrait savoir autrement que par les rapports Ă©crits.  Pourquoi a-t-on laissĂ© les pillards forcer les portes, dĂ©rober la semence ? Pourquoi ? Et le vaste tapis vert, prometteur d’une bonne rĂ©colte semble lui murmurer t Il n'y a pas de gens qui meurent de faim. Les pillards sont des fainĂ©ants et des vauriens qui ont revendu le riz volĂ© aux Chinois de la rĂ©gion 


 AprĂšs Mytho et Phung-HiĂȘp, voici BacliĂȘu et la  rĂ©sidence de l'Administrateur. Piquet d'honneur, miliciens tout de blanc vĂȘtus, poignĂ©es de mains. DĂ©jeuner. Moi, je dĂ©jeune au bungalow avec mon camarade, le Commissaire de Police SpĂ©ciale Robert TRÂN-CHÁNH, un Annamite naturalisĂ©. Et je dĂ©jeune bien car la route m'a creusĂ©. A 14h.30, nous voici de nouveau rassemblĂ©s 6 voitures, 18 hommes.  Un signal et nous voici roulant en direction de Vinh-ChĂąu, oĂč le "Goucoch "doit visiter une "Ă©cole rurale" rĂ©cemment ouverte.  Mais le dĂ©lĂ©guĂ© administratif, un vieil Annamite ceint d'une large Ă©charpe en moire dorĂ©e est un plaisantin. L'Ă©cole existe bien. C'est un petit bĂątiment propret, en planches, recouvert d'un toit de paille. Mais quels sont ces jeunes Ă©lĂšves aux yeux baissĂ©s, aux bras croisĂ©s, sages et modestes ? S'ont ce lĂ  les  futurs agriculteurs de l'endroit ? Devant ces bras frĂȘles, ces tailles de bambins le Gouverneur a compris.  L'Ă©cole existe, mais les Ă©coliers ne sont que des figurants engagĂ©s pour la circonstance.  En effet, l'Ă©cole Ă©tait ouverte depuis 3 jours et aucun Ă©lĂšve ne s'Ă©tait prĂ©sentĂ©. Alors n'est-ce pas
, pour l’arrivĂ©e du Gouverneur...

Allons, M. l'Administrateur renvoyez ces gosses et attendez que de vrais Ă©lĂšves se prĂ©sentent M. le DĂ©lĂ©guĂ©, c’est une plaisanterie ! Recrutez des enfants et non des bĂ©bĂ©s ! 


On rit, car c'est assez drĂŽle.  Et puis l’école est nouvelle, elle prospĂ©rera par la suite ...On s'en va... On s'en va jusqu’à Vinh-PhĂčoc visiter le domaine de M. CAO-TRIÊU-HUNG gros propriĂ©taire de riziĂšres. HĂ©las, ce n'est pas seulement une visite de politesse.  C'est pour constater les dĂ©gĂąts causĂ©s par le "tiĂȘm" (time) dans les rangs serrĂ©s des tiges de paddy.  Ces taches rouges reprĂ©sentent l’Ɠuvre d'un insecte comparable au phylloxera de la vigne. Mais somme toute le propriĂ©taire est riche et il nous emmĂšne boire  une coupe de champagne en espĂ©rant dit-il au Gouverneur que les dĂ©gĂąts seront limitĂ©s. Il se rĂ©signe Devant un tel courage, nous buvons sans remords et suçons des dragĂ©es.  Le photographe nous rĂ©unit sur le  perron.  PoignĂ©es
 de main dĂ©marrage Il est 18 heures. Il "faut" ĂȘtre Ă  BacliĂȘu Ă  17h.30... On dĂ©vore la route.

A BacliĂȘu, halte la maison commune oĂč les propriĂ©taires de la rĂ©gion sont rassemblĂ©s autour d'une table garnie de douceurs annamites. Le Gouverneur entend des protestations de loyalisme et on lui demande de sĂ©vir contre les agitateurs qui ont organisĂ© les pillages dans la province de BacliĂȘu.

M. CONTY un propriĂ©taire de riziĂšres, colon français demande la censure de la presse indigĂšne qui s'est emparĂ©e de ces faits et les a grossiĂšrement dĂ©formĂ©s. Le Gouverneur assure l'auditoire que des mesures de rĂ©pression seront prises contre les trublions et il demande aux propriĂ©taires de ne pas attendre des occasions semblables pour se ranger aux cotĂ©s du Gouvernement.  D'ailleurs, la situation n'est pas si grave que cela.  Et dans la maison commune aux colonnes de bois sombre, devant l'autel des gĂ©nies               parmi les soies brodĂ©es et les sentences incrustĂ©es en nacre sur les tablettes on sert un thĂ© parfumĂ© et l'on fume du tabac blond... Mais il est tard. Il faut rouler encore vers le sud parvenir a CĂ mau oĂč nous attend la chaloupe "TĂŽng DĂŽc PhĂčĂŽng", et  dĂźner ...enfin :

On se lĂšve donc et le  cortĂšge se dĂ©roule tout au long de la route illuminĂ©e par les phares 
 Nous voici, aprĂšs une course affolante dans la nuit au bord du "rach" (cours d'eau) sur lequel attend, constellĂ© de lumiĂšres, le charmant "TĂŽng-BĂŽc PhĂčĂŽng".  Avant de s'embarquer, Il y a naturellement prĂ©sentation des fonctionnaires et notables de l'endroit Ă  qui l'on fait la morale: « Surveillez les Ă©trangers dans vos villages, et vous n'aurez pas sur le dos la bande de pillards que vous m'avez signalĂ©e. Â»  Enfin, on  s’embarque. PĂ©tards, pĂ©tarades, fumĂ©e, poignĂ©es de mains. Le moteur s’énerve, on va quitter CĂ mau lentement cette fois et les autos nous rejoindront Ă  Gö-Quao dans l'aprĂšs-midi de mardi.

La chaloupe est confortable et pratique : les Machines, la cuisine et l'office sont en bas, les cabines et le pont-salle-Ă -manger au-dessus. M. RAUFASTE fait servir l'apĂ©ritif que l'on prend debout sans cĂ©rĂ©monie. Et M. RAUFASTE veut Ă©tablir le plan de la table. M. X, ici ; M. Y, lĂ . Mais on ne connaĂźt pas les gens, les noms s’oublient. Sommes-nous 14 ou 15 ? Finalement le Gouverneur, bon garçon s'installe au milieu de la table Ă©clatante de linge et chacun s'assoie, en respectant tacitement la position sociale de son voisin.  Je suis naturellement Ă  un bout de table et M. MARQUIS, du bureau. de la Presse se trouve prĂšs de moi. Le dĂźner est dĂ©licieux. Le bateau glisse   dans la nuit. L'air est frais.  CafĂ©, cigarettes 
 conversations. BientĂŽt le joli bateau se transforme en dortoir.  Les boys ont dressĂ© les lits Picot et dĂ©ployĂ© les moustiquaires. Le Gouverneur a sa cabine mais il n'est pas aussi bien placĂ© que les dormeurs du pont en plein air... Comme on dort bien sur la toile tendue, dans la fraĂźcheur nocturne. 
 Tiens : voici le soleil. La belle chose ! Une nappe d'eau calme et claire encadrĂ©e de verdure 
 Nous allons nous embarquer dans une vedette et un petit canot Ă  vapeur et suivre les petits cours d'eau artificiels ou naturels qui sont les routes du sud cochinchinois ; des bois des rives vertes rien que des bois. Nous sommes au centre du pays des charbonniers.  Et lorsque Ă  11 heures, le lundi 10 octobre,, nous abordons Ă  Nam-Can, nous pourrons aprĂšs la visite du petit centre, aprĂšs avoir vu la maternitĂ© chinoise, l'Ă©cole et la maison commune, contempler les fours Ă  bois en activitĂ©, sous la paillote qui les abrite.  Douze grands fours, une chaleur Ă©touffante. Comme il fait bon dehors ! Nous sommes tous en file indienne, derriĂšre le Gouverneur, sur le sentier des charbonniers.  Mais trĂȘve d'explications, messieurs les charbonniers ! Allons dĂ©jeuner allons boire ! ! Instants
 charmants que ceux de l'apĂ©ritif colonial.

Nous sommes rĂ©unis chez M. RAFAILLAC (maĂźtre des charbonneries) autour de boissons glacĂ©es. A la fatigue de cette matinĂ©e, succĂšde une dĂ©tente aimable. M. RAFAILLAC a de belles moustaches et un esprit d’à- propos.  Il nous verse Ă  boire. Le Lieutenant DERTZ se sert lui-mĂȘme. Il est au rĂ©gime et son estomac ne souffre que l'eau de Vittel et le bicarbonate. En cachette, pendant le repas, il demandera des poireaux et de la salade cuits Ă  l'eau... puis, il oubliera sa verdure et sa maladie 


Ah ! Le dĂ©jeuner copieux que nous servit M. RAFAILLAC ! Et comme la conversation fut soutenue : Il n'y avait pas de place pour tous autour du Gouverneur, et, Ă  une petite table se trouvaient M.M. MARQUIS,  RAUFASTE et moi-mĂȘme.  M.RAUFASTE est un grand garçon sĂ©rieux, intelligent et sachant tenir une fourchette et une conversation sans vulgaritĂ© ni miĂšvrerie.  M. MARQUIS, ancien mĂ©decin devenu chef du bureau de la Presse au Gouvernement de la Cochinchine nous expose une suite d’idĂ©es sur l'amĂ©lioration des pĂ©nitenciers en Indochine et leur rĂ©organisation. M. RAUFASTE semble avoir moins d'illusions sur les bagnards et ne croit que par politesse Ă  la possibilitĂ© de leur- relĂšvement moral.  Quant Ă  moi, qu'ai-je dit ? J'ai soutenu avec enthousiasme et sans Ă©tude prĂ©alable la beautĂ© d'une Ɠuvre dont l'utilitĂ© semblait contestĂ©e par M. RAUFASTE : le prĂ©ventorium de PhĂș MĆ· ( ?)  J'y avais admirĂ©, la veille de notre dĂ©part, la tenue des petits bonshommes faiblards, leurs Ă©volutions gracieuses et ‚mouvantes leurs maĂźtres, leur docteur.  Et j’avais admirĂ© la propretĂ© absolue, des salles, la gaietĂ© de la prairie et des courses et puis aussi, la grave ascension du trait rouge du graphique mĂ©dical, l’amĂ©lioration physique de ces petits bonshommes. Et je soutenais, malgrĂ© le scepticisme du secrĂ©taire particulier, que cette Ɠuvre sans Ă©tendue sans crĂ©dits encore bien Ă©tablis, devait vivre sinon se dĂ©velopper. Et que ferez-vous de tous ceux qui ont besoin de soins, qui devraient rentrer au PrĂ©ventorium ? Vous soignerez une centaine d'enfants, et les milliers d'autres ? Je me serais volontiers rĂ©voltĂ© contre ce scepticisme, mais Ă  quoi bon ? Je n'avais, pour dĂ©fendre mon point de vue, que mon enthousiasme et ma pitiĂ©. Ça ne suffit pas Ă©videmment pour nourrir et soigner les milliers d'enfants offerts Ă  la tuberculose.  Il suffirait, dira plus tard M. DUFOUR, chef de Cabinet extrĂȘmement simple et sympathique, il suffirait de faire comprendre aux riches qu'il faut de l'argent pour Ă©tablir un budget et que pour faire des hommes, des annamites forts, Il faut des Ɠuvres d'assistance, encore des Ɠuvres d'assistance, toujours des Ɠuvres d'amĂ©lioration physique et morale de la race. Mais voici ce qu'ajoute M. DUFOUR : La Cochinchine est le pays oĂč l'impĂŽt est le plus faible, et oĂč il y a le plus de tĂąches Ă  entreprendre des taches qui dĂ©cideront de l'avenir de la race. Mais le riche riziculteur annamite ne veut pas d'impĂŽt. J'ai perdu une aprĂšs-midi entiĂšre, Monsieur en essayant de faire comprendre au richissime X qu'il n'Ă©tait pas correct de sa part de demander une diminution d'impĂŽt de 15 francs par an : Oui, Monsieur : Et ce propriĂ©taire dispose de 30.000 francs de revenus mensuels : Et je n'ai pas rĂ©ussi Ă  le convaincre : ... Je n'ose pas vous dire qu'il Ă©tait, hĂ©las ! “en droit” de demander cette diminution d'impĂŽt 


Ainsi, dans l'enthousiasme des fins de repas pour les idées généreuses, s'achevait le déjeuner de M.RAFAILLAC.

Mais notre “TĂŽng-DĂŽc PhĂčĂČng” Ă©tait ancrĂ© bien loin de Nam-Can.  Il nous fallait le rejoindre avant le soir. PoignĂ©es de mains, sympathies, amitiĂ©s interrompues, le dĂ©jeuner est achevĂ©, Sous la toile des canots Ă  moteur,  nous voici InstallĂ©s pour une promenade Interminable entre les rives de verdure. Il fait chaud et le pauvre M.RAUFASTE soumis Ă  un dur rĂ©gime avant le dĂ©part de Saigon, a la ferme intention de dormir. Il s'installe... 
à fond de cale et sombre dans l'oubli momentanĂ© des contingences. Mais le chemin ne sera pas si long que je pensai, car M. NICOLAU, qui ne m’est pas inconnu, (nous Ă©tions ensemble au Congo, en 1930) va dĂ©vider pour nous, la bobine de ses souvenirs.  Et Dieu sait si M. NICOLAU a bonne mĂ©moire.  Nous ne sommes plus en Cochinchine.  Nous sommes au Congo, Ă  M’VOUTI, Ă  Mindouli, Ă  M’BOULOU, Ă  Pointe-Noire.  Je pose des questions il rĂ©pond, d'abord par politesse et puis, peu Ă  peu, je sens la fiĂšvre monter, la fiĂšvre congolaise : les souvenirs qui s'accumulent et qui veulent sortir de la mĂ©moire.  Bravo ! M. NICOLAU. Je ne vous interroge plus. Le film congolais se dĂ©roule, se dĂ©roule.  Tout le canot est suspendu Ă  vos lĂšvres : Comme le temps passe lorsqu’on regarde derriĂšre soi : 
 Il est tard, lorsque nous apercevons le “TĂŽng-DĂŽc PhĂčĂČng», Ă  l'ancre. Mais que la brise est fraĂźche : et comme le dĂźner est apprĂ©ciĂ© ! . Nous remontons le rach vers CĂ mau oĂč nous arrivons Ă  la nuit. LĂ  nous quitterons M. NADAUD,  M. DERTZ et quelques Chefs de Services. Quant Ă  nous, nous qui restons Ă  bord, bravant les pĂ©rils d'une navigation 
 Ă©picurienne, nous remonterons vers PhĂčoc-Long et nous continuerons Ă  boucler la boucle interrompue par cette incursion au pays des charbonniers. Nous dormirons une nuit encore, sur le pont balayĂ© d'air frais et demain matin, nous apercevrons PhĂčoc-Long :

PhĂčoc-Long : DĂ©barcadĂšre, pĂ©tarades, autel des gĂ©nies du village, dĂ©lĂ©guĂ© administratif, notables. Salutations, musique cambodgienne. Nous voici Ă  la maison commune. Discours paternel du Gouverneur, appel Ă  la raison, au bon sens et fermes conseils. M. DESJARDINS, l’Administrateur de la province de Rachgia dont PhĂčoc-Long n'est qu'une subdivision administrative, est allĂ© au devant du Gouverneur et lui prĂ©sente les notables. AprĂšs la traduction du discours “gouvernatorial” par le dĂ©lĂ©guĂ© fidĂšle, tout le monde s’en retourne 
 au son des instruments cambodgiens.  La venue du Gouverneur est Ă©videmment une attraction rare pour les gens de l'endroit et on ne se prive pas de le regarder.

Mais nous sommes en retard. Nous devons dĂ©jeuner Ă  Rachgia Ă  13 heures. Il est 11 heures. Nous embarquons le dĂ©lĂ©guĂ©, un brave homme, dĂ©vouĂ© et intelligent.  En route : mais nous n'irons pas loin, car voici qu'apparaissent Ă  un tournant de la riviĂšre, des pirogues longues et fines, montĂ©es chacune par 50 rameurs. Des cris, des chants, accompagnent la cadence frĂ©nĂ©tique des rameurs qui se rangent de chaque cĂŽtĂ© du “TĂŽng-DĂŽc PhĂčĂČng” et l'escortent jusqu'Ă  l'Ă©cole cambodgienne qui doit ĂȘtre inaugurĂ©e.  RĂ©ception on ne peut plus sincĂšre et enthousiaste.  Le Gouverneur, visiblement heureux, distribue cigares et cigarettes aux rameurs les plus proches.

Il nous faut encore nous embarquer sur un canot Ă  moteur et suivre le rach qui mĂšne Ă  l'Ă©cole cambodgienne. L'organisation de cette Ă©cole est due sur l’initiative du charmant M. DESJARDINS. Des bonzes drapĂ©s de tuniques jaunes nous reçoivent tĂȘtes inclinĂ©es, mains jointes, cependant que les tambourins s'affolent et crĂ©pitent.  L'Ă©motion causĂ©e par la prĂ©sence du Gouverneur est Ă  son comble lorsque M. DESJARDINS prononce quelques mots en langue cambodgienne. Les applaudissements crĂ©pitent.  Les bonzes entament les priĂšres rituelles Ă  la demande du Gouverneur et nous levons nos coupes Ă  la rĂ©ussite de l'Ă©cole.  Un vieux notable annamite prononce Ă  l'adresse du Gouverneur PAGÈS, un compliment en français. Il est Ă©mu, ses mains tremblent ainsi que sa barbiche. On devine sans peine sa sincĂ©ritĂ© son attachement. HĂ©las ! Il est des petits Ă©vĂ©nements dont le rĂ©cit semble banal et qui contiennent cependant bien des beautĂ©s morales et des leçons... Cette petite rĂ©ception est un de ces Ă©vĂ©nements. On voudrait savoir parler et remercier. Au lieu de cela, on serre des mains on s'incline, on part, Escorte bruyante, pĂ©tarades, cris, saluts, mouvement frĂ©nĂ©tique et disciplinĂ© des rameurs, tout cela, colorĂ©' de rouges, de bleus, de bayadĂšres inattendues, disparaĂźt Ă  la premiĂšre boucle de la riviĂšre dans une apothĂ©ose lumineuse.

“TĂŽng-DĂŽc PhĂčĂČng”, malgrĂ© ses efforts et l'habiletĂ©  de ses mĂ©caniciens n'arrivera pas Ă  Gö-Quao avant 2 heures de l'aprĂšs-midi... Les voitures sont lĂ .  Les chauffeurs nous sourient sur la berge. Le Gouverneur accoste au milieu des habituelles dĂ©monstrations de sympathie et saute dans la Hotchkiss qui ronronne. Moi-mĂȘme, pilote affolĂ©, je bondis dans la Ford qui dĂ©marre, et le cortĂšge dĂ©vore l'espace tout comme les coursiers mythologiques et ailĂ©s.  Les bagages ? 
 Ils suivront, Dieu le veut : Et malgrĂ© l'imprudence des conducteurs, nous voici, Ă  Rachgia 
 devant une table succulente. Car si M. DEJARDINS est cĂ©libataire, il tient Ă  le faire oublier gastronomiquement parlant.  Et les petits plats se succĂšdent. Si je m'en souviens, il fut question de l'utilitĂ© des chinois en Indochine et de leur contribution Ă  la prĂ©paration du budget, car ce sont, dit le Gouverneur, d'excellents contribuables. On prend le cafĂ©, debout, le casque Ă  la main.  Car, Ă©videmment, pour nous point de repos. Le piquet de gardes blancs nous prĂ©sente les armes, nous traversons sagement la ville et nous redevenons des fous, de vĂ©ritables fous roulants, sur la route de GiĂŽng-RiĂȘng. Car nous devons aussi visiter GiĂŽng-RiĂȘng.  Nous y arrivons, sous la pluie dans la soirĂ©e. DĂ©tail pittoresque : la rĂ©sidence du "maire", la maison commune, est de l'autre cĂŽtĂ© d'un cours d'eau. Et c’est un embarquement qui ne manque pas de pittoresque. Une gondole instable, agrĂ©mentĂ©e d'un moteur toussotant, nous dĂ©posera, sous la pluie toujours, mais aussi dans la boue devant les halles, Ă  une cinquantaine de mĂštres de la maison commune. Le temps nĂ©cessaire Ă  transformer en gouttiĂšre.

Le retour est, on ne peut plus cocasse. Je suis collĂ© contre le Gouverneur, cigarette aux lĂšvres, transi, sur le banc de la gondole annamite. On aborde enfin, et on se prĂ©cipite dans les voitures qui dĂ©marrent sur-le-champ. Il faut encore dĂźner Ă  Rachgia. Le retour s'effectue Ă  la mĂȘme allure que l’aller et si nous sommes bientĂŽt devant un excellent repas, au bungalow l'ami JASON et moi c'est grĂące Ă  je ne sais quel hasard miraculeux. J'ai refusĂ© l'invitation de l'excellent M. DESJARDINS, qui me proposait mĂȘme un lit Picot, quelque part, chez lui... "C'est tellement vaste, et j'ai tellement l'habitude de loger mes amis ! 
" Je refuse gentiment et je suis le brave commissaire, l’ami JASON.

Une nuit au bungalow, et le chant des oiseaux me rĂ©veille le mercredi 12 octobre, un peu courbaturĂ©, mais dispos. Et sur la route de Long xuyĂȘn, l’air vif me rĂ©veille tout Ă  fait. Jolies routes qui dĂ©roulent leurs rubans et leurs boucles entre les riziĂšres infinies, et qui nous conduisent  vers la frontiĂšre cambodgienne 


Un arrĂȘt Ă  Tri-Ton oĂč nous admirons un temple et des Ă©lĂ©phants.  Nous dĂ©passons ensuite, sans nous arrĂȘter des autels dressĂ©s en plein vent, et des notables inclinĂ©s. M. DESJARDINS nous accompagne jusqu'Ă  la limite de son territoire.  Nous nous arrĂȘtons un instant, et nous Ă©changeons le sympathique cĂ©libataire contre l'Administrateur de la province de ChĂąudĂŽc. M. PUGNET, Commissaire de ChĂąudĂŽc-ville, monte avec moi et notre Ford entraĂźne le cortĂšge sur la route du chef-lieu.

 Je me souviendrai longtemps du dĂ©jeuner comique offert par M. PUGNET, l'athlĂšte Ă  la moustache en pointe, que je connaissais (Ă ) mon arrivĂ©e Ă  Saigon 18 mois plus tĂŽt.

AprĂšs le Whisky traditionnel on passe Ă  table, lorsque la  sonnerie du tĂ©lĂ©phone retentit.

-          AllĂŽ! le Gouverneur part dans 1/4 d'heure.

-          Bon, merci.

Mangera-t-on, ne mangera-t-on pas ?

On retĂ©lĂ©phone, on nous rassure. Bref, on attaque les hors d’Ɠuvre, de dĂ©licieuses crevettes incomparablement assaisonnĂ©es

-          AllĂŽ ! le Gouverneur prend son cafĂ©.

              PrĂ©cipitation.

-          AllĂŽ ! non c'est une erreur. Il en est au gigot.

-                     On respire. Le repas s'achĂšve gaiement et malgrĂ© le pessimisme du brave commissaire CATALLAN, un vieux de la vieille, coloniale, nous arrivons Ă  temps Ă  l'inspection. LĂ , une modification d'itinĂ©raire dĂ©sorganise notre troupe. Je pars avec les voitures, au bac de “My-ThuĂąn” Ă  quelques vingt kilomĂštres de Sadec.  Le Gouverneur traversera le MĂ©kong et visitera sur la rive opposĂ©e TĂąn-ChĂąu, HĂŽng-NgĂ»  et sera au bac de “My-ThuĂąn” Ă  18 heures avec une heure d'avance.  Quand on descend le courant, on a parfois de ces heureuses surprises. L'Administrateur de la province de Sadec M. LANDRON et son jeune adjoint M. ARQUIER sont arrivĂ©s, heureusement, avant l'heure officiellement (?) prĂ©vue. La rĂ©ception est cordiale malgrĂ© le vent, la nuit et les lampes Ă  acĂ©tylĂšne. Vingt kilomĂštres entre deux rangĂ©es d'arbres.  Voici Sadec et l'inspection Ă©lĂ©gante, luxueuse, imposante vraiment, au centre de son grand parc. 

Mais foin du protocole.  Nous dĂźnerons chez JASON et nous bavarderons avec une parisienne : Madame JASON...

Il est neuf heures et demie lorsque les autos sont rangĂ©es devant l'Inspection illuminĂ©e, dans l'allĂ©e de gravier blanc. On part ? On part : Et le dernier bac passĂ©, nous prenons congĂ© de l'Administrateur et de son adjoint, des Commissaires CATALLAN et JASON, et aprĂšs une rapide poignĂ©e de mains, rapide au bon camarade DE BAIX accouru, nous nous retrouvons sur la route en direction de TĂąnan, Cholon, Saigon, oĂč nous arrivons vers minuit fourbus, rompus, heureux et poussiĂ©reux :

Et voici terminĂ©e une tournĂ©e "gubernatoriale" comme tant d'autres, dans les provinces de l’0uest Cochinchinois, les routes que suivirent Ă  cheval les grands  Français de l'Ă©poque hĂ©roĂŻque, autrefois, jadis et naguĂšre./.