J'appartiens au pays que j'ai quitté

Colette

michelB-Saigon

Le souvenir est le seul paradis dont nous ne puissions être expulsé

Jean-Paul Richter

HISTORIQUE DU COUVENT ST-DOMINIQUE

LANGSON ‚Äď INDOCHINE

 R√©cit de M√ąRE Marie Sainte Jeanne d‚ÄôArc sur les √©v√©nements du 9 mars 1945, lors du coup de force japonais en Indochine

(D‚Äôapr√®s le texte aimablement mis √† disposition par sŇďur Marie B√©n√©dicte. Religieuses Notre Dame des Missions √† Saint Rambert en Bugey ¬ę l‚ÄôAbbaye ¬Ľ)

 9 Mars 1945   D√®s la fin f√©vrier nous constatons un √©trange mouvement de troupes japonaises : Chaque jour arrivent de Chine d‚Äôinterminables d√©fil√©s de soldats harass√©s qui fuient, dit-on, devant 1‚Äôavance chinoise.  C'est ainsi qu'en allant √† la poste, le mercredi matin 7 mars, nous nous inqui√©tons de voir des camions japonais qui- stationnent le long de la voie ferr√©e, en plein centre - cela peut attirer des bombardements sur la ville.  Pendant la journ√©e ces troupes d‚Äöfilent dans toutes les rues en chantant des hymnes de guerre.  Nous n'en comprenons pas les paroles mais ces cris "appellent le sang" nous dit un officier fran√ßais.  Dans la journ√©e du 8 ces chants s'intensifiant et font passer des frissons : ceux qui les ont entendus ne peuvent les oublier.  Le soir de ce m√™me jour la femme d'un sous-officier demande √† coucher l'orphelinat ; son mari, qui l'accompagne, nous dit que la citadelle est en √©tat d'alerte.  La journ√©e du 9 se passe dans une p√©nible attente, les Annamites nous disent que les Japonais pr√©parent un coup pour le soir, la citadelle est toujours consign√©e.  R√©v√©rende M√®re Prieure se d√©cide √† aller voir Mr. le R√©sident : il est environ 5 heures du soir.  L'Inspecteur de la S√Ľret√© sort du bureau lorsqu'on nous y fait entrer.  M. le R√©sident nous montre un t√©l√©gramme officiel qu'il a re√ßu dans la journ√©e de la r√©sidence sup√©rieure de Hano√Į : Les Chefs de Province sont pr√©venus d'une attaque probable des Japonais doubl√©e d'un soul√®vement national du c√īt√©‚Äö des Annamites.  Malgr√© ce double danger Mr. Le R√©sident reste optimiste.  En souriant il nous dit qu'il est convi√©, ainsi que les autorit√©s militaires, √† un souper offert par les chefs japonais et qu'au cours du repas on doit lui faire "le coup du P√®re Fran√ßois" - ce sont ses propres expressions. 

√ė "Mais alors, r√©pond R√©v. M√®re Prieure, refusez M. le R√©sident.  Vous avez beaucoup de raisons √† all√©guer : votre sant√©, tr√®s √©branl√©e depuis quelque temps, l'absence de Madame Auphelle, partie √† Hano√Į pour faire des achats, et la maladie de vos deux enfants (ils avaient la coqueluche)."

 Et Mr. Auphelle de r√©pondre avec son beau sourire :

√ė  "Et l'honneur, Ma M√®re ?"

√ė  "Alors, Mr. le R√©sident, quelles mesures prendre en cas de conflit ?"

√ė  "Rien n'a √©t√© pr√©vu pour les civils, r√©pond M. Auphelle, mais je vais aller voir le Colonel et je vous enverrai un mot avant de me rendre au souper."

Et du m√™me air tranquille et confiant Mr le R√©sident nous invite √† passer √† son h√ītel pour y voir ses deux enfants souffrants. A la vue de ces petits, √Ęg√©s respectivement de 5 et 6 ans, nous entrevoyons le sort cruel qui les attend en cas d'arrestation de leur p√®re et nous supplions Mr. le R√©sident de nous les confier.

√ė  "Mais voyons, ma M√®re, il n'y aura rien, il faut √™tre optimiste !"

√ė  "Nous ne sommes pas pessimistes, Mr le R√©sident, mais bien opportunistes, nous nous souvenons de 40!"

Cependant Mr. Auphelle maintient son refus.  Nous avons su plus tard qu'il avait confi√© √† une personne son regret amer de ne nous avoir pas √©cout√©es : c'√©tait dans les grottes o√Ļ les Japonais l'avaient enferm√© avant de le d√©capiter.  Pauvre Mr Auphelle il est mort sans savoir ce qu'√©taient devenus sa femme et ses enfants !  Nous rentrons vers 6 heures au Couvent et nous faisons 4 grandes malles de nos objets les plus pr√©cieux, nous les portons √† la Citadelle aux acclamations des sentinelles qui nous crient :

√ė  "Vous avez raison, les SŇďurs !".

De l√† nous nous rendons chez sa Grandeur Mgr Hedde pour lui confier une valise de papiers importants, la priant de la garder dans son coffre-fort.  Monseigneur ne veut rien accepter ; il parle dans le m√™me sens que Mr le R√©sident. Nous rentrons √† la maison mais au lieu de prendre le chemin ordinaire qui longe le mur de la citadelle, nous nous souvenons d'une promesse faite aux deux vieilles Religieuses de St Paul de Chartres : "En cas de danger, nous avaient-elles demand√© veuillez nous pr√©venir".  Nous passons donc chez elles √† notre retour : cette visite charitable nous sauve, car il est certain que nous aurions √©t√© tu√©es si nous avions suivi l'itin√©raire coutumier.  A peine commen√ßons-nous √† expliquer aux deux Religieuses l'objet de notre visite tardive que des coups de fusil partent de l'autre c√īt√© de la rue o√Ļ se trouve le G√©nie.  Ch√®re SŇďur Ste M. Andr√©, qui accompagne R√©v. M√®re Prieure, lui dit :

√ė  "C'est la guerre qui commence !"

R√©v. M√®re Prieure ne semble pas y croire ; cependant on quitte pr√©cipitamment les Religieuses de St Paul pour rentrer au Couvent ; il est 8 h 15 du soir et toutes les lumi√®res sont √©teintes.  Nous courons aussi vite que nous le pouvons mais les Japonais nous ont vues et nous tirent dessus.  Nous croyons que c'est notre fin et tout en courant nous nous pr√©parons √† para√ģtre devant le Bon Dieu.  Pour √©viter les coups qu'on nous tire de derri√®re nous prenons un chemin de traverse, mais nous voil√† in√©vitablement en face de la citadelle d'o√Ļ partent des fusillades bien nourries : Le voile de ch√®re SŇďur M. Andr√© est d√©chir√© par une balle.  Nous rampons jusque chez nous ; difficilement nous parvenons √† fermer la grande porte d'entr√©e, √† gagner la salle de communaut√© et √† fermer les volets des fen√™tres qui donnent sur la citadelle.  Notre premi√®re pens√©e, bien s√Ľr, est pour nos sŇďurs et enfants laiss√©s au Couvent.  Personne. Personne dans le b√Ętiment des SŇďurs ; nous allons √† l'orphelinat et nous crions dans l'obscurit√© la plus compl√®te :

√ė  "Enfants, enfants, o√Ļ √™tes- vous ?"

Un bruit assourdissant r√©pond seul √† nos appels : c'est celui d'un obus qui vient de d√©truire l'auvent de l'√©tage et de casser toutes les vitres d'une fen√™tre.  Tout √† coup nous distinguons, venant du fond du jardin, dans la direction d'un abri construit contre les bombardements, des cris de :

√ė  "M√®re Prieure ! o√Ļ est M√®re Prieure ?" "

√ė  "Ici,"

R√©pondons--nous, et ordre est donn√© √† chacune de rester o√Ļ elle est car le danger est trop grand pour essayer de traverser le jardin.  C'est ainsi que R√©v.  M√®re Prieure et Ch√®re SŇďur M. Andr√© s'installent dans la chambre de R√©v.  M√®re Prieure et passent la nuit √† prier, √† attendre la mort : mortiers, obus, balles, sifflent sur nos t√™tes, les tuiles d√©gringolent.  C'est infernal au dire d'un officier fran√ßais qui pourtant en a vu d'autres ! Une balle a la mauvaise id√©e de traverser le plafond, une autre de se loger au-dessus de la porte de R√©v.  M√®re Prieure, une troisi√®me de siffler litt√©ralement sous son nez.  Malgr√© ces dangers, nous avons la sensation que notre v√©n√©r√©e M√®re Fondatrice nous prot√®ge, nous l'invoquons avec tant de filiale confiance ! Apr√®s la guerre nous saurons que ce n'est que par miracle que nous n'avons eu personne de tu√©, ni m√™me de bless√© :

√ė  "Vous √©tiez en plein champ de tir"

Nous diront les officiers √©tonn√©s de cette protection si √©videmment surnaturelle.  Bien s√Ľr, les d√©g√Ęts mat√©riels sont tr√®s sensibles : tout le c√īt√© de la chapelle situ√© face √† la citadelle est bien touch√©, mais les obus se sont arr√™t√©s √† la statue de la Sainte Vierge : n'est-ce pas touchant ? Nous prions donc, nous pr√©parant cent fois √† para√ģtre devant le divin Ma√ģtre et implorant aussi son pardon pour tant d'√Ęmes qui, √† ces heures tragiques, paraissent devant lui sans n'√™tre pr√©par√©es, elles, √† cette rencontre.  A une heure du matin nous avons une forte √©motion : sur la v√©randa ext√©rieure nous entendons des pas feutr√©s. 

√ė  "Les voil√†"

Nous disons-nous, en d√©signant, sans les nommer, les Japonais.  Que de fois on nous avait dit, mi-plaisantant, mi-s√©rieusement, que les Japonais avaient d√Ľ jeter un Ňďil d'envie sur l'√©tage de notre orphelinat dominant la citadelle :

√ė  "Il ferait un beau P.C. (Poste de commandement)".

Nous tendons l'oreille et nous percevons un appel

√ė  "Ma M√®re !"

√ė  "Qui est l√† ?"

√ė  "Mme Rousnet et sa fille qui vous demandent de les abriter".

Vite nous ouvrons et nous entendons le r√©cit tragique de cette pauvre dame qui, cach√©e derri√®re un rideau, a pass√© quatre heures avec la horde japonaise qui avait envahi son domicile. Sa fillette, √Ęg√©e de dix ans, lui r√©p√©tait sans cesse :

√ė "Allons chez les SŇďurs, Maman ; l√†-bas il y a le Bon Dieu".

Comment ont-elles pu arriver jusqu'√† nous ? Voil√† bien un autre miracle : s'engouffrant dans une petite porte aux yeux des japonais qui viennent de d√©couvrir leur cachette, elles ont d√Ľ franchir dans l'obscurit√© des corps morts ou en position de tir (elles habitaient au g√©nie), puis se faire un passage √† travers les fils de fer barbel√©s qui entourent le poste, se sauver dans les rues en rasant les murs, franchir enfin notre mur de cl√īture pour tomber dans la cour de r√©cr√©ation des enfants.  Elles nous arrivent sans avoir pu sauver le moindre objet - ce sera du reste le sort de toutes les pauvres dames de Langson.  Vers 8 heures du matin nous rappelons les enfants de l'abri o√Ļ elles ont pass√© la nuit ; on d√©jeune tant bien que mal - plut√īt mal que bien - et la journ√©e se passe dans de p√©nibles alternatives.  Des incendies violents √©clatent de tous c√īt√©s - la fusillade redouble avec le jour qui parait.  Vers midi nous assistons √† l'√©vacuation de la citadelle : nos troupes se replient - mauvais signe : Dans l'apr√®s-midi deux soldats africains viennent nous demander de les cacher ; nous refusons √©nergiquement, craignant d'attirer sur l'orphelinat de dures repr√©sailles.  Ces militaires nous assurent que tout est perdu, que les Japonais ont arr√™t√© les chefs ; nous prions ces soldats d'aller faire leur devoir.  Peu apr√®s c'est un tirailleur annamite qui vient nous supplier de lui donner des v√™tements de civil pour lui permettre de rentrer chez lui ; pendant que nous l'√©coutons, sur la v√©randa du r√©fectoire, les Japonais qui nous ont vus nous envoient une bonne rafale : une balle passe en sifflant entre le tirailleur et nous.  Vers 4 heures les soldats fran√ßais qui tiraient du rocher situ√© entre la citadelle et le couvent abandonnent leur poste, faute de munitions.  A la m√™me heure nous avons une grosse √©motion : des avions ! des avions ! C'est le salut, croyons-nous.  Ils sont 7. H√©las !  Nous sommes bien vite d√©√ßues en les entendant bombarder les postes : ce sont des avions ennemis.  Notre bel optimisme nous abandonne.  Vers 5 heures le feu diminue d'intensit√©, un clairon annonce la reddition des troupes.  Cependant nous ne pouvons encore croire √† la d‚Äöfaite des Fran√ßais : il y a les forts, nous disons-nous ; depuis 4 ans des travaux consid√©rables de nuit et de jour en ont fait des ouvrages de d√©fense puissants - mais les √©missions de gaz et de liquides enflamm√©s dans les galeries et les casemates obligent les troupes √† hisser le drapeau blanc.  De la v√©randa de l'orphelinat nous assistons au dernier salut au drapeau du Fort Bri√®re de Lisle.  Il est environ 6 heures du soir.  Cependant nous nous couchons sans m√©fiance ; ce salut, croyons-nous, en nous accrochant √† un dernier espoir, est peut-√™tre un signe de victoire ? Comme nous ne recevons aucune nouvelle du dehors, nous voulons esp√©rer malgr√© tout.  D√®s l'aube nous tendons l'oreille vers la citadelle ; des sons de voix fran√ßaises nous arrivent.  Il faut cependant nous rendre √† l'√©vidence : les portes de la citadelle sont gard√©es par des sentinelles japonaises.  Les voix que nous entendons sont celles des prisonniers fran√ßais.  C'est donc bien la d√©faite : Nous attendons notre arrestation, car nous savons que les japonais ne font pas de quartier : minute d'√©motion intense... Apr√®s l'ob√©dience, chacune se rend √† ses occupations, silencieuse, pr√™te au grand sacrifice.

Vers 10 heures deux soldats japonais sautent notre mur de cl√īture et viennent chercher les SŇďurs ''fran√ßaises".  L'un d'eux braque son pistolet sous le cou de R√©v. M√®re Prieure et lui demande :

√ė  "Fran√ßaise ?".

√ė  "Oui"

√ė  "Une ?".

√ė  "Non : trois."

√ė  "Partez.".

.Nous suivons ces deux soldats jusqu'√† la porte de la citadelle o√Ļ est group√©e toute la population fran√ßaise de Langson, tant civile que militaire. Nous apprenons l√† ce qui s'est pass√© dans les journ√©es pr√©c√©dentes : A 6h.30 du vendredi soir 9 mars, les autorit√©s fran√ßaises s'√©taient rendues √† l'invitation √† d√ģner des Japonais. Vers la fin du repas elles ont √©t√© arr√™t√©es, puis emmen√©es √† Kylus.  Des t√©moins de ce l√Ęche attentat viennent pr√©venir le Bureau de la Place ainsi que la citadelle, mais l'arrestation des chefs am√®ne forc√©ment un flottement dans le Commandement fran√ßais ; l'ennemi en profite.  Les pertes sont tr√®s' nombreuses des deux c√īt√©s ; en 20 heures de combat 40 % des troupes fran√ßaises sont mises hors de combat : on compte 90 morts.  Du c√īt√© japonais les pertes sont si lourdes (environ 1000 morts) qu'elles exasp√®rent l'ennemi : il se vengera en massacrant 3 jours plus tard, pr√®s de 600 prisonniers, √† coup de pioche 'et de ba√Įonnette et en d√©capitant tous les chefs... Revenons √† notre arriv√©e √† la citadelle. Nous avons apport√© une valise avec nous : elle est fouill√©e √† plusieurs reprises.  Ce que nous apprenons des dames nous fait trembler : dans les deux nuits qui ont pr√©c√©d√© notre arrestation il y a eu plusieurs viols ; nous avons donc affaire √† des brutes ! Du reste peu de vrais Japonais, mais une vraie L√©gion Etrang√®re japonaise, compos√©e de Mongols, de Cor√©ens, de Mandchous ; l'audition de ces noms suffit pour ceux qui les connaissent ...  Vers 11 heures une de ces brutes vient nous chercher et nous emm√®ne dans une chambre tr√®s √©troite situ√©e sous un escalier.  R√©v.  M√®re Prieure entre la premi√®re, sans m√©fiance ; la porte est si √©troite qu'une seule personne peut p√©n√©trer.  R√©v.  M√®re croit √† un interrogatoire mais elle n'aper√ßoit aucun bureau.  Elle ne voit que trois matelas ‚Äötendus √† terre et trois individus louches.  L'un d'eux saisit R√©v.  M√®re Prieure par les poignets : Ch√®re M√®re joue √† l'ignorance et relevant sa manche, montre qu'elle n'a ni bracelet ni montre - ce dont les Japonais sont tr√®s friands.  Les deux sŇďurs rest√©es dehors comprennent le danger et tirent R√©v.  M√®re de ce gu√™pier.  Une deuxi√®me fois la m√™me soldatesque vient nous chercher, nous intimant l'ordre, cette fois de prendre nos valises et de les suivre nous refusons √©nergiquement malgr√© les menaces du revolver.  Du reste la pr√©sentation de cette arme nous fait sourire : la mort aurait √©t√© une telle d√©livrance √† ce moment ! La journ√©e se passe donc dans une pr√©paration intense √† la mort.  Vers 6 heures nous mangeons du bout des l√®vres et nous nous pr√©parons √† prendre un peu de repos.  Avec angoisse nous voyons le jour baisser et l'obscurit√© ramener les horreurs des nuits pr√©c√©dentes ; nous encourageons les dames √† la pri√®re, √† la promesse d'une vie plus chr√©tienne √† l'avenir (si nous sortons de l√† !    ... ). On r√©clame une garde fran√ßaise pour la nuit, pour toute r√©ponse, vers 9 heures, des soldats japonais viennent brutalement nous donner √† toutes l'ordre de partir de l√† et de les suivre.  O√Ļ nous conduit-on ? Les officiers fran√ßais sont √©pouvant√©s et le Commandant Docteur essaie de r√©sister √† l'ordre des Japonais, mais ceux-ci menacent de leurs armes, il faut c√©der ! Alors, dans la nuit, √† travers une ville, d√©serte et d√©sol√©e, par-dessus les arbres abattus par les mortiers, les morts, les t√™tes coup√©es, commence le vrai calvaire.  Mais o√Ļ nous conduit-on ? Pour tromper sans doute les recherches et pour prolonger cette promenade nocturne, on nous fait faire des d√©tours qui nous conduisent enfin √† la prison.  Dans la cour on nous groupe par 10, puis on nous pousse dans les cellules de condamn√©s o√Ļ il n'y a de place que pour 1 personne - sans air, ni lumi√®re, ni W.C. (on nous pardonnera ce d√©tail, mais ce ne fut pas le moins p√©nible √©tant donn√© le nombre que nous √©tions).  Cependant, est-ce r√©action nerveuse, est-ce d√©tente apr√®s l'appr√©hension de la journ√©e, toujours est-il que d√®s que nos gardiens eurent tir√© les verrous dans les cellules nous avons √©t√© prises d'un fou rire bienfaisant.  On s'empresse d'allumer une bougie pour se rendre compte des lieux.  C'est un espace de 1 m 50 sur 2 m-50 environ - un bat-flanc en occupe les 9/101 ; au pied deux trous pour immobiliser les pieds des condamn√©s.  En haut du mur, face √† la porte, une √©troite ouverture laisse passer dans la journ√©e une faible lumi√®re ; la porte a deux ouvertures juste assez grandes pour qu'un Ňďil puisse de dehors voir les faits et gestes des occupants.  Quatre fois au moins pendant la nuit on vient nous compter ; une fois ce d√©nombrement faillit tourner au tragique ! Les gardiens de notre cellule ne trouvaient que 9 intern√©s au lieu de 10 ; une des prisonni√®res s'√©tait-elle sauv√©e ? mais Dieu sait comment ! Soudain les visages se d√©tendent - on comprend la signification des "hou-hou" d'un des gardiens : il s'agit du chien d'une des d√©tenues - il compte parmi les 10 ! C'est assez dire sur quel rang nos ennemis nous placent.  Dans la journ√©e nous croyons reconna√ģtre la toux de Monseigneur, serait-il en prison ?  Nous appelons - le R√©v.  P√®re Willigeers-, qui partage la cellule de Monseigneur, nous r√©pond :

√ė  "Oui, Monseigneur a √©t√© arr√™t√©."

Il ne devait √™tre rel√Ęch√© que 8 jours apr√®s nous.  La journ√©e se passe, interminable.  On ne nous apporte rien √† manger alors on chante des cantiques, on prie...   Mais les estomacs crient la faim. Va-t-on nous laisser l√† mourir de faim ? Et de soif ?

√ė  "Mon Dieu, piti√©",

Disons-nous dans l'intime de notre cŇďur.  Les enfants crient, les b√©b√©s appellent leur "lele" ! C'est p√©nible √† entendre.  Vers 6 h du soir on entend grincer les verrous ; que va-t-on nous faire ? On nous apporte enfin une boule de riz avec de l'eau bouillante dans des bidons d'essence.  Dieu que c'est bon ! La fillette et le b√©b√© que nous avons avec nous rient et se disputent les grains : pauvres petits Puis on nous fait sortir 5 minutes dans la cour ; l√† des nattes sont √©tendues √† terre ; on nous dit de nous y asseoir.  Sans nous consulter et craignant le massacre, nous refusons.  On nous ram√®ne alors en cellule.  Le lendemain nous avons l'honneur de nombreuses visites officielles : officiers sup√©rieurs japonais se succ√®dent pour venir jouir sans doute de notre humiliation et de nos souffrances.  Chaque fois que la lourde porte de notre cellule s'ouvre et leur envoie une bouff√©e de son odeur naus√©abonde, ces Messieurs reculent avec une grimace significative et se bouchent le nez.  Le mercredi apr√®s-midi un lieutenant japonais, plus humain, nous fait une visite :

√ė  "What do you want?"

Nous dit-il. 

√ė  "De l'air !",

Nous √©crions-nous. On sera surpris de notre r√©ponse.  Pourquoi n'avons-nous pas r√©pondu :

√ė  "La libert√© !"

C'est que le besoin d'air √©tait devenu si pressant ! L'asphyxie commen√ßait son Ňďuvre.  Ce brave officier nous r√©pondit qu'il n'√©tait pas un officier sup√©rieur mais il ajouta :

√ė  "Demain vous changerez de maison." 

Une heure apr√®s cette promesse se r√©alise. On nous am√®ne toutes, femmes et enfants dans une grande chambre - celle des "condamn√©s √† mort" lisons-nous au-dessus de la porte d'entr√©e.  La chambre est nue, seule des bat flancs en ciment circulent le long des murs et servent de lits ; c'est un peu froid mais l'air ne manque pas - on se trouve donc presque bien.  Nous √©tions l√† depuis peu lorsque des avions am√©ricains se font entendre ; les voil√† qui piquent sur le pont qui est √† une vingtaine de m√®tres de la prison o√Ļ nous sommes.  Femmes et enfants crient et veulent s'abriter dans les tranch√©es qui sont devant la  porte de la cellule, mais les sentinelles les repoussent avec la ba√Įonnette.  Alors au milieu de cette panique c'est le bombardement du pont et du S√©minaire o√Ļ les Am√©ricains tuent ou blessent - par erreur environ 400 tirailleurs indochinois faits prisonniers par les Japonais.  Le lendemain, jeudi, on nous fait mettre en rang dans la cour de la prison il y a distribution de boules de riz, puis en route.  O√Ļ nous m√®ne-t-on encore ? Nous l'apprenons bient√īt ; on nous arr√™te devant ce qui fut "l'H√ītel des Trois Mar√©chaux".  Dans quel √©tat nous le revoyons ! Depuis un an cet h√ītel avait √©t√© transform√© en cercle pour les officiers.  Que de drames ont d√Ľ s'y passer dans la nuit du 9 au 10 si nous en jugeons d'apr√®s les traces de sang que nous trouvons ; Tous les matelas ont √©t√© √©ventr√©s et leur contenu jet√© dans le puits avec plusieurs cadavres, nous assure-t-on.  On nous met 16 et plus par chambre ; le parquet en bois sera doux pour la nuit ! La premi√®re nuit est supportable, mais celle du vendredi au samedi est tragique.  Dans la journ√©e du vendredi des groupes de Fran√ßais enferm√©s √† Kylus viennent nous rejoindre et ces dames reparlent √† nouveau des craintes de viol ; que devenir la nuit, sans lumi√®re, avec des portes aux panneaux enlev√©s ?  Nous obtenons d'un Japonais un papier interdisant aux soldats de p√©n√©trer dans la chambre que nous occupons avec 14 dames.  On convient qu'en cas de danger les dames des autres chambres appelleront 

√ė  "Ma M√®re". 

A peine sommes-nous étendues que ce cri part de toutes les pièces - et quels cris ! Le souvenir seul nous en donne encore la chair de poule !

√ė  "Vite, ma M√®re... vite, ce sera trop tard...  Piti√©, venez !" 

Mais que faire contre ces brutes ? Comment se diriger dans ces sombres couloirs sans craindre de tomber entre leurs mains ? ...  Une id√©e : rassemblons dans notre chambre toutes les dames qui veulent venir...  Alors c'est la ru√©e vers nous... vers les SŇďurs.  Vite, nous les faisons entrer, mais les soldats japonais les suivent.  Nous les attendons sur le pas de la porte : √† quelles brutes avons-nous √† faire?

√ė  "Priez la Sainte Vierge, "

dit R√©v. M√®re Prieure √† ces dames apeur√©es, puis s'approchant de l'un des soldats - un Mandchou sans nul doute - elle lui montre le papier du docteur japonais. Il veut le lui arracher R√©v. M√®re tient bon.  C'est du carton, aussi nulle crainte de le d√©chirer, mais la brute est plus forte, elle r√©ussit √† se saisir de cette pr√©cieuse d√©fense.  Elle la relit avec rage, regarde R√©v.  M√®re avec une expression de fureur diabolique, puis jette √† terre le carton.  La soldatesque se retire dans le couloir, mais elle ne part pas de l√† ; toute la nuit elle arpente le corridor dans l'espoir de pouvoir r√©ussir, lorsque les forces de r√©sistance nous abandonneront.  Nous d√©cidons alors de former un barrage √† l'entr√©e de notre chambre ; nous invitons les dames √† prendre du repos et nous installons 3 chaises devant l'entr√©e.  Toute la nuit pendant que les prisonni√®res dorment, nous veillons, r√©citant chapelet sur chapelet.  Avec leurs souliers de caoutchouc les soldats s'approchent √† plusieurs reprises de la chambre ; de crainte de nous endormir nous nous pr√©venons mutuellement de leur approche... et toujours ces √©nergum√®nes trouvent trois anges veillant sur de pauvres femmes √† la merci d'une soldatesque pa√Įenne et barbare.  Le matin, au lever du jour, nous √©tions bien lasses mais aussi bien heureuses de cette nuit de garde en compagnie de notre M√®re du Ciel...  Dans la journ√©e du samedi les deux enfants de M. le R√©sident demandent √† venir dans la  "chambre des SŇďurs".  Pauvres petits ! Comme nous sommes heureuses de les recueillir et de les entourer d'un peu d'affection et de soins, car tous deux ont la coqueluche.  Le lendemain, dimanche 18 mars, leur maman arrive de Hanoi.  Elle a appris l'arrestation de son mari et elle n'a pas laiss√© de paix aux japonais qu'ils ne l'aient autoris√©e √† venir rejoindre ses enfants ; elle se constitue prisonni√®re et vient avec nous : on devine l'√©motion de se revoir ! Le lendemain, c'est la f√™te de notre bon St-Joseph : ne va-t-il pas nous d√©livrer ? Nous avons fait une neuvaine si fervente ! Le matin du 19 se passe - rien ! 2√®me V√™pres, toujours rien Mais voici que vers 5 heures du soir les Japonais nous intiment l'ordre de partir.  Encore ! Et o√Ļ ? On chuchote :

√ė " On nous emm√®ne √† la Mission".

Est-ce possible ? Voici que notre bon St-Joseph nous r√©serve pour cette fin de journ√©e une double consolation : la d√©livrance de Monseigneur et notre transfert √† la Mission.  Quelle joie et quelle √©motion de retrouver notre v√©n√©r√© Pasteur apr√®s de si grandes ‚Äöpreuves ! Sa Grandeur est tr√®s √©mue et daigne nous montrer une sollicitude quasi maternelle.  Ce transfert prit les proportions d'une marche triomphale ; nos SŇďurs, nos domestiques et des pauvres Annamites pr√©venus vinrent au grand complet nous escorter.  Notre brave Toto (notre buffle) √©tait l√† aussi pour porter nos valises.  Le lendemain, mardi, nous avons encore √† nous d√©battre avec un commandant de gendarmerie japonais qui vient enlever la femme du R√©sident pour la conduire au Colonel qui "d√©sire la voir".  Mme Auphelle supplie l'officier de la laisser aupr√®s de ses enfants ; Nous joignons nos supplications aux siennes et nous obtenons que le soi-disant interrogatoire qu'on veut lui faire subir ait lieu √† la Mission m√™me.  Furieux, le Japonais accepte, √† condition de causer seul avec Mme Auphelle dans une chambre nous nous tenons √† la porte, pr√™tes √† intervenir; la douce Vierge, que nous prions, nous prot√®ge visiblement et nous exauce.  Le mercredi 21 mars,  un Capitaine Japonais vient nous demander si nous acceptons de recevoir dans notre √©tablissement les prisonniers fran√ßais de la r√©gion : Cao Bang, That-Khe, Hachan, et une poign√©e des survivants de Langson oui, une poign√©e, car il y a eu pr√®s 600 prisonniers et bless√©s - officiers, sous-officiers et soldats - massacr√©s.  La vengeance des Japonais a √©t√© impitoyable et ces braves ont pay√© de leur vie le fait de s'√™tre bien d√©fendus.  Ici, ce sont deux femmes et un b√©b√© jet√©s dans une tranch√©e, fusill√©s, puis achev√©s √† coups de ba√Įonnette - l'une d'elles a pu s'√©chapper quoique bien bless√©e... Ailleurs 300 Fran√ßais sont entass√©s dans une pi√®ce √©troite ; √Ä 1 heure du matin, r√©veil brutal : Un officier japonais leur ordonne de le suivre.  Par troupes de 10 ils sont conduits, apr√®s avoir √©t√© d√©pouill√©s et les mains li√©es au dos, dans une pagode proche du fleuve, l√† un spectacle d'horreur se pr√©sente √† leurs yeux : des soldats balayent tranquillement le sol couvert de sang, on fait agenouiller les prisonniers, √† un signal donn√©, les ba√Įonnettes s'enfoncent, les pioches s'abattent, les martyrs tombent.  D√®s que les corps ne remuent plus, ils sont tra√ģn√©s par les pieds jusqu'√† une fosse o√Ļ ils sont jet√©s sur d'autres morts.  Le r√©cit a √©t√© fait par un t√©moin qui, apr√®s un long √©vanouissement, a pu reprendre ses sens dans le tas de cadavres, se d√©gager et s'enfuir au milieu de la nuit ; peu apr√®s, recueilli par un P√®re annamite, il gagna la Chine.  Au Fort Bri√®re de Lisle, √† Dong-Dang, partout le Bon Dieu a permis qu'il y ait un ou deux t√©moins des massacres. Au Fort-Bri√®re, dans l'apr√®s-midi du 11 mars, tous les prisonniers fran√ßais bless√©s ou non sont attach√©s par le poignet et par files de 15 √† 20.  Des rafales de mitrailleuses font tomber ces braves qui ont obtenu l'autorisation de mourir en chantant la Marseillaise.  Puis c'est une ru√©e de Japonais qui les ach√®vent √† la ba√Įonnette et jettent les corps au fond d'un profond ravin.  Nous tenons ce r√©cit de deux t√©moins victimes de ce massacre et miraculeusement r√©chapp√©s de cet enfer.  Une mission am√©ricaine s'est rendue r√©cemment sur les lieux ; elle a fait effectuer des fouilles et a d√©couvert les charniers o√Ļ les combattants de Langson avaient √©t√© jet√©s. Le 13 mars les grottes de Kylus ont vu le martyre des chefs : Le G√©n√©ral Lemonnier et M. le R√©sident Auphelle ; en leur donnant leur maigre pitance et les Japonais leur pr√©sentant un papier √† signer, c'est l'ordre de reddition des postes qui r√©sistent encore. Ils refusent. Quelques heures plus tard ils sont conduits √† peu de distance des grottes. Une grande mise en sc√®ne les attend : une fosse est creus√©e au bord du sentier, des tirailleurs annamites sont rassembl√©s, un baquet est apport√©.  Et le papier leur est pr√©sent‚Äö de nouveau. Ils refusent encore avec m√©pris ... C'est alors le processus habituel. On leur force √† s'agenouiller face √† face de chaque cot√© de la fosse, on les oblige √† baisser la t√™te.  Un lieutenant et un adjudant Japonais sortent des rangs, viennent pr√®s d'eux et d√©gainent. Les assistants ne veulent pas croire √† une ex√©cution, tous pensent √† un terrible proc√©d√© d'intimidation.  Mais les sabres se l√®vent et retombent.  Tranch√©es d'un seul coup les deux t√™tes roulent dans la-fosse, les corps suivent. Toujours calmes et comme inaccessibles √† la moindre piti√©, les Japonais-lavent tranquillement leurs sabres dans le baquet.  La fosse est combl√©e, les assistants se, dispersent √©pouvantes. De tels actes justifient l'aveu significatif d'un officier nippon :

√ė "Le soldat japonais est un sauvage qui ne conna√ģt que sa consigne".

Revenons √† la proposition de l'officier Japonais.  C'est avec une joie difficile √† dissimuler que nous acceptons d'abriter dans notre enclos ces pauvres malheureux prisonniers ; ils sont au nombre de 220, dans la rue, accroupis sur leurs talons. C'est l√† que nous les trouvons en revenant dans notre cher Couvent. 

√ė "Vous venez chez nous"

 

Leur disons-nous tout bas en passant pr√®s d'eux. La bonne nouvelle passe de rang√©e en rang√©e : quelle joie sur ces pauvres visages amaigris par les privations et les souffrances.  Comme ils sont heureux de venir s'abriter sous le manteau de N.D. des Missions : la bonne M√®re les gardera si bien pendant leur s√©jour chez nous ! C'est ce que tous s'accorderont √† dire lorsqu'ils nous quitteront en mai. Pour le moment nous sommes prisonni√®res avec eux, chez nous.  On devine avec quel bonheur nous nous retrouvons au milieu de nos ch√®res SŇďurs annamites et de nos enfants : Elles ne savent qu'imaginer pour nous g√Ęter et nous faire oublier les jours pass√©s ! Que de fois loin d'elles, nous-nous √©tions demand√©s ce qu'elles √©taient devenues apr√®s notre arrestation ! Nous les recommandions avec ferveur √† la Sainte Vierge et √† notre V√©n√©r√©e M√®re Fondatrice.  En v√©rit√©, elles les ont bien gard√©es : Les √©preuves ne leur ont pas manqu√©, √† elles aussi : craintes de toutes sortes, mais surtout de pillage - les camions arrivaient √† notre porte avec ordre de tout emporter : meubles, linge, etc... Alors mes pauvres SŇďurs jetaient un ardent S.O.S. √† notre bon St-Joseph et un officier japonais intervenait √† temps... Elles obtinrent m√™me d'un officier sup√©rieur de faire apposer une affiche √† notre porte interdisant le pillage.   La joie du revoir est donc grande des deux cot√©s.  "Plut√īt mourir ensemble que d'√™tre s√©par√©es √† nouveau", nous d√©clare l'une des plus jeunes.  Mais il y a une ombre √† ce tableau : toujours pas de Messe ! ... En continuant, pr√®s des japonais, √† garder une attitude tr√®s digne, nous esp√©rons voir la surveillance se rel√Ęcher autour de nous.  Nous pouvons enfin nous laver et coucher dans un lit - comme c'est bon ! Bien que nous nous couchions tout habill√© par crainte d‚Äô√™tre appel√©es de nuit par des gardes ou des visiteurs nocturnes - ce qui arrive plus d'une fois jusqu'au ler mai...  Nous n'avons pas cependant oubli√© les pauvres dames et enfants laiss√©s √† la Mission, elles supplient les Japonais de les laisser venir chez nous.  Nous joignons nos instances aux leurs et c'est ainsi qu'elles nous arrivent le 26 mars ; d'autres militaires et civils nous arriveront les premiers jours d'avril.  Nous sommes donc pr√®s de 400 et pas d'eau ! Les prisonniers font bien chaque jour une corv√©e d'eau, mais c'est nettement  insuffisant.  Notre pauvre puits est donc mis √† contribution ; depuis 1940 nous n'avons employ√© son eau que pour l'arrosage du jardin (que l'on n'oublie pas qu'√† cette date les troupes japonaises au nombre de 1000 ont occup√© pendant trois mois notre √©tablissement - et qui sait si les eaux n'ont pas √©t√© souill√©es par des cadavres ou autres malpropret√©s)  Un Docteur-Capitaine nous recommande instamment de faire bouillir l'eau.  Pr√©caution utile, mais qui n'emp√™che pas que trois de nos prisonniers attrapent le typhus ; deux enfants et une dame sont au plus mal.  Entre le 26 et le 30 mars trois Religieuses de St-Paul succombent de ce fl√©au, deux b√©b√©s meurent pour cause de sous-alimentation ; nous avons la consolation de les faire baptiser.  Ces journ√©es d'√©preuve nous  am√®nent cependant une autre grande consolation : les Japonais nous autorisent √† aller √† la messe √† la Cath√©drale ; au d√©but, deux sentinelles nous accompagnent et se tiennent pr√®s de nous √† l'int√©rieur de l'√©glise, puis peu √† peu leur surveillance se rel√Ęche et nous nous trouvons un beau matin toutes surprises d'aller seules √† la Messe sans nos fid√®les gardiens ! Pendant la Semaine Sainte nous demandons au Commandant japonais, charg√© du camp des prisonniers, l'autorisation d'avoir la Messe dans notre cour le jour de Paques.  Cette permission nous est accord√©e.  Le- samedi, SŇďurs et prisonniers s'activent pour dresser un bel autel sous le pr√©au.  Pendant la Messe le P√®re donne une absolution g√©n√©rale, car il n'est pas possible de se confesser : les Japonais sont si m√©fiants ! Les Communions sont nombreuses, il y a des retours sinc√®res.  Ce jour l√† nous am√©liorons le menu des prisonniers, un petit air de r√©surrection passe sur le camp...  Nous obtiendrons tous les dimanches la mňÜme faveur - et m√™me un petit sermon du P√®re.  4 avril : journ√©e mouvement√©e.  Les Japonais se sont mis en t√™te d'envoyer √† Hanoi les dames fran√ßaises et de garder celles qui sont m√©tisses. 

√ė "Elles travailleront au compte de l'arm√©e japonaise, elles seront cuisini√®res, ling√®res, etc... ",

Disent-ils. Un Lieutenant, envoy√© le matin, nous demande notre opinion √† ce sujet.  Nous r√©pondons que d'apr√®s la loi fran√ßaise l'√©pouse prend la nationalit√© de son mari et que ce serait une erreur de leur part de vouloir faire une diff√©rence entre le traitement des dames fran√ßaises et celui des dames eurasiennes - non seulement une erreur, mais une cause de douleur pour toutes.  Le Lieutenant maintient son point de vue.  Nous ne gagnons rien.  L'officier fait appeler ces dames - elles sont l√† - et leur signifie la d√©cision des autorit√©s japonaises √† leur √©gard.  Ce sont des cris, des r√©clamations, des refus, des sanglots d√©chirants ; l'une d'elles (ancienne ‚Äö√©l√®ve de notre orphelinat de Hanoi) tombe en syncope.  L'officier reste insensible et repart vers les 5 heures du soir. Nous engageons ces pauvres dames √† confier leur cause √† la Sainte Vierge ; r√©unies devant la grotte de N.D. de Lourdes elles promettent une neuvaine de Messes en l'honneur de l'Immacul√©e.  A peine ce vŇďu est-il formul√© que le Commandant du camp arrive.  Nous lui reparlons de la question des dames eurasiennes, nous le supplions de nous accorder cette faveur :

√ė "Nous ne vous avons jamais rien demand√©, Commandant, mais aujourd'hui accordez-nous la gr√Ęce de la libert√© de ces dames ; nous vous le demandons √† titre personnel."

√ė "Accord√©"

Nous r√©pond l'officier. Le cŇďur de toutes fait monter vers Marie un merci √©mu.  Une fois de plus nous exp√©rimentons la puissance d'intercession de notre bien-aim√©e M√®re du Ciel ! Le lendemain, 5 avril, nous demandons aux Japonais l'autorisation de partir le jour suivant avec les Dames. Cela nous est refus√© :

√ė "Les femmes d'Eglise (c'est ainsi qu'ils nous appellent) doivent rester √† leur poste. 

Cette appellation nous rappelle une circonstance touchante, au cours de laquelle, pour la premi√®re fois, nous nous sommes entendues nommer de ce nom.  Un jeune sous-officier hawa√Įen, au compte de l'arm√©e japonaise, paraissait tr√®s intrigu√© par la vue de notre costume, et surtout par notre crucifix. Un jour, il se hasarda √† demander √† R√©v. M√®re Prieure si elle √©tait un homme ou une femme...   

√ė "Une femme",

R√©pond R√©v. M√®re. 

√ė "Ah ! Une femme d'√©glise !",

Puis d√©signant le crucifix, il demanda qui √©tait cet homme ! R√©v.  M√®re saisit avec bonheur cette occasion de faire conna√ģtre √† cette √Ęme neuve le Divin Ma√ģtre. Elle lui donna un r√©sum√© de notre sainte Religion, lui montra que, pour aller jouir de Dieu et du bonheur au Ciel, il fallait croire √† la divinit√© de Notre-Seigneur et pratiquer ses Commandements, surtout la charit√© envers son prochain. L'expression d'int√©r√™t sur ce visage de n√©ophyte √©tait touchante. Il √©tait outr√© qu'on e√Ľt ainsi trait√© le Ma√ģtre apr√®s tous ses bienfaits.  La le√ßon dut √™tre bien comprise, car, quelques jours plus tard, en allant visiter nos bless√©s, un officier fran√ßais nous dit son heureuse surprise d'avoir enfin trouv√© un catholique parmi leurs gardiens et, en disant ces mots, il montra du doigt le jeune Hawa√Įen... 

√ė "Mais ! il n'est pas catholique",

Répondit Rév. Mère Prieure.

√ė "Il doit l'√™tre, insiste l'officier, car il nous a tenus hier des propos tr√®s orthodoxes sur notre Religion".

Puisse cette divine semence jet√©e √† cette √Ęme porter des fruits pour la vie √©ternelle ! 

La derni√®re nuit que nos prisonni√®res pass√®rent avec nous fut marqu√©e par des craintes bien grandes.  Dans la journ√©e nous avions remarqu√© un va-et--vient d'officiers nippons avec leurs ordonnances, mais nous avions cru √† de la simple curiosit√©.  Or, vers 10 heures du soir, les portes des prisonni√®res sont secou√©es violemment.  Une toute jeune dame, sans m√©fiance, ouvre la Porte.  Nous accourons de notre c√īt√© et nous comprenons le danger que courent les cinq dames qui sont dans cette pi√®ce.  L'officier nippon nous donne l'ordre de nous retirer ; nous lui faisons comprendre qu'√©tant chez nous, c'est √† lui de partir.  Nous r√©ussissons √† le mettre √† la porte, ainsi que son ordonnance ; vite, nous refermons la double porte avec soin e nous pr√©venons les prisonni√®res qui sont √† l'√©tage de n'ouvrir sous aucun pr√©texte. Nous faisons mine de nous retirer, mais de notre r√©fectoire nous surveillons les faits et gestes des deux Japonais ; ils essaient successivement d'ouvrir les autres portes, entrouvrent les volets, mais les barreaux de fer les arr√™tent. Enfin, ils reviennent √† la chambre d'o√Ļ nous les avons chass√©s ; alors nous faisons dispara√ģtre les dames et nous attendons, car il nous reste √† prot√©ger nos domestiques et les enfants qui sont dans la pi√®ce voisine. La premi√®re porte c√®de - elle est persienn√©e : avec leur sabre ils font facilement sauter le crochet ; nous savons que la deuxi√®me porte n'est gu√®re solide, aussi est-ce avec angoisse que nous la voyons s'ouvrir brusquement. L'officier s'√©lance furieux de la disparition des prisonni√®res et se jette sur les deux SŇďurs pr√©sentes ; coups de poing sur la t√™te, brutalit√©, menaces, rien ne nous fait c√©der. Soudain, une de nos grandes orphelines, entendant les coups, se pr√©cipite pour nous prot√©ger... l'imprudente ! Elle vient de d√©couvrir aux Japonais la porte cach√©e par laquelle ont disparu ces dames. Ch√®re SŇďur M.

Andr√©, compagne de R√©v. M√®re Prieure, la fait fuir.  R√©v.  M√®re se trouve seule quelques minutes avec le Nippon.  La gorge serr√©e, la voix √©teinte, R√©v. M√®re jette un appel d√©sesp√©r√© √† la Vierge toute pure et parle √† l'officier.  Un vrai miracle se produit alors.  R√©v.  M√®re Prieure ne s'entend pas parler - les prisonni√®res qui tendent l'oreille ne l'entendent pas davantage, mais l'officier saisit parfaitement ce que R√©v. M√®re lui dit :

√ė "Do you speak English?"

Le Nippon r√©pond par un signe de t√™te affirmatif'. Alors, lui montrant du doigt la pi√®ce voisine o√Ļ dorment nos orphelines et que l'on aper√ßoit dans une demi-obscurit√©, R√©v. M√®re Prieure poursuit

√ė "You see - children here - you love children? They are innocent; respect this place - and go". 

En disant ce dernier mot elle montre la porte de sortie... Le regard de l'officier s'est radouci. R√©v. M√®re Prieure en profite pour montrer son crucifix "Christus" comme les Japonais l'appellent, cette arme b√©nie qui nous a si souvent sauv√©es avec les troupes nippones, R√©v.  M√®re r√©p√®te lentement, √† mots d√©tach√©s, ce qu'elle vient de dire √† l'officier ; soudain celui-ci se met au garde-√†-vous, fait un salut militaire impeccable et dispara√ģt.- On laisse √† penser la pri√®re √©mue et reconnaissante qui sortait de nos cŇďurs !

Le 6, les civils, les femmes et leurs enfants partent vers Hanoi avec une escorte ; quelles minutes poignantes que celles o√Ļ nous nous s√©parons de ces pauvres prisonni√®res avec lesquelles nous avons v√©cu des jours si tragiques ! Leur calvaire n'est pas fini : √† Phu-Lang-Thuong il leur faudra faire 21 km √† pied pour rejoindre la gare de Bac-Minh, car deux ponts ont √©t√© bombard√©s entre ces eux villes.  Elles arriveront √† Hanoi dans un √©tat de complet d√©nuement et de profonde mis√®re physique et morale.  Ce jour ne se passe pas cependant sans que nous ne recevions une consolation bien sensible : le Commandant japonais, avant d'√™tre chang√©, veut nous remercier de la "Collaboration que nous avons apport√©e √† l'arm√©e japonaise" (ce sont ses propres paroles)  Il nous d√©livre un permis nous donnant droit d'aller tous les jours √† la citadelle visiter les bless√©s fran√ßais. Quelle joie pour nous et quelle consolation pour les 80 bless√©s qui souffrent tant ! Tous les jours nous leur portons caf√©, lait, pain, fruits etc... et surtout un message du Bon Dieu. Nous avons la consolation d'assister deux d'entre eux √† leurs derniers moments et de leur faire  recevoir les derniers sacrements ; l'un d'eux nous a appel√©es dans son d√©lire toute la nuit, aussi ses camarades nous prient bien vite, le matin, notre visite, d'aller √† lui sans tarder.  Notre pr√©sence en effet le calme, le r√©conforte.  Le docteur nous dit qu'il ne passera pas la journ√©e.  Vite nous allons √† la Mission chercher l'Aum√īnier militaire ; le pauvre  P√®re refuse tout d'abord de venir, car le malade l'a repouss√© quatre ou cinq fois d√©j√†. 

√ė "P√®re, c'est aujourd'hui le Patronage de St-Joseph ; nous allons lui demander cette √Ęme, il ne nous la refusera pas.  Allez !"

Le P√®re sourit et part ; le malade l'accueille comme un enfant, fait sa confession et meurt peu apr√®s.  Les m√©decins ont fait, dans ce pauvre h√īpital militaire de Langson, de vrais tours de force. Les Japonais ont pill√© la pharmacie, ont transform√© la salle d'op√©ration en dortoir ; ils utilisent les tables chirurgicales pour laver leur linge, volent ou saccagent les instruments. Le M√©decin-Chef arrive √† sauver deux paires de ciseaux qu'il cache dans sa poche et ne les sort que pour s'en servir. Et c'est dans de telles conditions qu'il faut op√©rer ! Sommairement install√©s dans une v√©randa, les m√©decins ne connaissent ni repos ni tranquillit√© ; dans un coin s'entassent bras et jambes coup√©s qu'on n'a pas eu le temps d'enfouir. Beaucoup de bless√©s ont √©t√© achev√©s ; au 10 mars on en comptait plus de 500 √† la Citadelle dont 142 Fran√ßais.  Le 12 mars les Japonais viennent chercher ceux qui peuvent marcher. On n'a jamais su ce qu'ils en avaient fait, mais les gardiens ne cherchent pas √† cacher aux bless√©s survivants que leurs camarades ont √©t√© ex√©cut√©s.  Cette situation durera jusqu'au 19 juin - deux mois affreux pendant lesquels les survivants se consid√®rent comme des condamn√©s √† mort ; pour justifier cette crainte, les Japonais s'amusent devant eux √† faire des simulacres d'ex√©cution avec leurs sabres. La nuit, ils reprennent leurs chants de guerre autour de notre propri√©t√© et les ach√®vent devant le b√Ętiment des bless√©s.  Ce n'est pas l√† leur seule inqui√©tude √† nos chers malades ; si les Japonais ne les tuent pas encore, ils leur refusent √† peu pr√®s toute nourriture. On devine donc avec quelle joie nos visites sont accueillies. Nous recueillons l√† de vrais gestes de H√©ros. Ils nous donnent chaque jour de bonnes le√ßons de courage et d'endurance ! La derni√®re question qui se posera pour nos chers bless√©s ce sera le d√©part des "grands bless√©s". Un officier sup√©rieur nippon vient froidement demander au M√©decin-Chef s'il ne croyait pas utile de tuer tous les infirmes "pour √©viter les ennuis d'un transbordement"  Il fallut toute l'√©nergique indignation de l'officier fran√ßais pour le faire renoncer √† ce sinistre projet... Pendant ces mois de mars et avril les bombardements √©taient devenus quotidiens et plus violents que jamais.  Nous craignions que l'aviation am√©ricaine prenne notre camp de prisonniers pour une caserne japonaise.. Alors nous nous ing√©niions √† les pr√©venir en ‚Äötendant dans le jardin tout le linge d'enfants que nous avions √† notre disposition. Depuis le d‚Äöpart des dames nous ne voyons plus que tr√®s rarement d'officiers japonais. Aussi nous √©tions laiss√©es √† la merci des soldats qui venaient sans cesse dans le but d'enlever nos domestiques ; Ayant remarqu√© que la vue du crucifix impressionnait les Nippons, nous avions convenu avec eux qu'ils respecteraient les jeunes filles de notre personnel porteuse de cette embl√®me sacr√©.  Il y eut donc un jour distribution de croix - les plus grandes que l'on trouvait - et SŇďurs et domestiques avaient un trait de ressemblance par le port de ce signe. Pr√©caution qui s'av√©ra √† peu pr√®s inutile, h√©las, car une de nos domestiques ayant fait remarquer √† un soldat nippon qu'elle portait la croix, celui-ci en dessina une par terre, cracha dessus et la pi√©tina ! Notre situation devenait donc de plus en plus p√©nible. Le 28 avril nous apprenons que les soldats fran√ßais vont nous √™tre enlev√©s et que les Japonais vont venir s'installer √† leur place. Devant une telle perspective nous faisons d√©marches sur d√©marches pour partir. Le 1er mai, apr√®s bien des difficult√©s, nous obtenons l'autorisation si d√©sir√©e, ainsi qu'une escorte pour √©viter d'√™tre pill√©es en route. Le soir m√™me, vers 9 heures, sous les auspices de la Sainte Vierge, nous quittons pour la troisi√®me fois en moins de 5 ans notre cher Couvent. Nous avons assist√© au pillage de nos immeubles et avons d√Ľ aller demander refuge √† la Mission vers 1 h de l'apr√®s-midi tant les derniers moments de notre s√©jour chez nous √©taient rendus p√©nibles.  Il faut que nous rendions justice √† notre escorte - elle a √©t√© parfaite - complaisante m√™me ! Nous aidant √† porter nos bagages, nous trouvant m√™me un camion (√† 5 ou 6 km de Phu-Lang-Thuong) pour √©pargner aux petites jambes de nos enfants les 21 km de trajet √† pied.  De m√™me il nous faut dire √† la d√©charge des sentinelles de notre camp de prisonniers qu'elles ont √©t√© bonnes pour nos orphelines, leur donnant souvent du riz et du sucre.  Quel ne fut pas notre √©tonnement, un jour, de trouver l'une d'elles occup√©e √† tailler √† nos enfants des aiguilles √† tricoter √† l'aide de son sabre ! De notre voyage √† Hano√Į il nous reste √©galement un tableau pittoresque : les descentes de camion √©taient toujours pour les moins audacieuses un sujet d'embarras ; le camion √©tait tr√®s haut, sans marche pour faciliter les mont√©es et les descentes. Alors l'un des gardes de notre escorte passait tranquillement son fusil ba√Įonnette √† une SŇďur et tendait les bras √† celles qui h√©sitaient √† faire le saut.  Qui nous aurait dit cela les jours pr√©c√©dents ! Le 2 mai, vers 10 heures du matin, notre fid√®le escorte nous conduisait √† l'Institution Sainte-Marie, √† Hano√Į, et prenait cong√© de nous.  Nous commencions une nouvelle phase de notre vie missionnaire et pas la moins p√©nible - du moins moralement !

Groupe de jeunes filles eurasiennes ayant b√©n√©fici√© d‚Äôun enseignement g√©n√©ral  √†  ¬ę l‚ÄôAbbaye ¬Ľ de Saint Rambert en Bugey par les Religieuses Notre Dame des Missions