J'appartiens au pays que j'ai quitté

Colette

michelB-Saigon

Le souvenir est le seul paradis dont nous ne puissions être expulsé

Jean-Paul Richter

HISTORIQUE DU COUVENT ST-DOMINIQUE

LANGSON – INDOCHINE

 Récit de MÈRE Marie Sainte Jeanne d’Arc sur les événements du 9 mars 1945, lors du coup de force japonais en Indochine

(D’après le texte aimablement mis à disposition par sœur Marie Bénédicte. Religieuses Notre Dame des Missions à Saint Rambert en Bugey « l’Abbaye »)

 9 Mars 1945   Dès la fin février nous constatons un étrange mouvement de troupes japonaises : Chaque jour arrivent de Chine d’interminables défilés de soldats harassés qui fuient, dit-on, devant 1’avance chinoise.  C'est ainsi qu'en allant à la poste, le mercredi matin 7 mars, nous nous inquiétons de voir des camions japonais qui- stationnent le long de la voie ferrée, en plein centre - cela peut attirer des bombardements sur la ville.  Pendant la journée ces troupes d‚filent dans toutes les rues en chantant des hymnes de guerre.  Nous n'en comprenons pas les paroles mais ces cris "appellent le sang" nous dit un officier français.  Dans la journée du 8 ces chants s'intensifiant et font passer des frissons : ceux qui les ont entendus ne peuvent les oublier.  Le soir de ce même jour la femme d'un sous-officier demande à coucher l'orphelinat ; son mari, qui l'accompagne, nous dit que la citadelle est en état d'alerte.  La journée du 9 se passe dans une pénible attente, les Annamites nous disent que les Japonais préparent un coup pour le soir, la citadelle est toujours consignée.  Révérende Mère Prieure se décide à aller voir Mr. le Résident : il est environ 5 heures du soir.  L'Inspecteur de la Sûreté sort du bureau lorsqu'on nous y fait entrer.  M. le Résident nous montre un télégramme officiel qu'il a reçu dans la journée de la résidence supérieure de Hanoï : Les Chefs de Province sont prévenus d'une attaque probable des Japonais doublée d'un soulèvement national du côté‚ des Annamites.  Malgré ce double danger Mr. Le Résident reste optimiste.  En souriant il nous dit qu'il est convié, ainsi que les autorités militaires, à un souper offert par les chefs japonais et qu'au cours du repas on doit lui faire "le coup du Père François" - ce sont ses propres expressions. 

Ø "Mais alors, répond Rév. Mère Prieure, refusez M. le Résident.  Vous avez beaucoup de raisons à alléguer : votre santé, très ébranlée depuis quelque temps, l'absence de Madame Auphelle, partie à Hanoï pour faire des achats, et la maladie de vos deux enfants (ils avaient la coqueluche)."

 Et Mr. Auphelle de répondre avec son beau sourire :

Ø  "Et l'honneur, Ma Mère ?"

Ø  "Alors, Mr. le Résident, quelles mesures prendre en cas de conflit ?"

Ø  "Rien n'a été prévu pour les civils, répond M. Auphelle, mais je vais aller voir le Colonel et je vous enverrai un mot avant de me rendre au souper."

Et du même air tranquille et confiant Mr le Résident nous invite à passer à son hôtel pour y voir ses deux enfants souffrants. A la vue de ces petits, âgés respectivement de 5 et 6 ans, nous entrevoyons le sort cruel qui les attend en cas d'arrestation de leur père et nous supplions Mr. le Résident de nous les confier.

Ø  "Mais voyons, ma Mère, il n'y aura rien, il faut être optimiste !"

Ø  "Nous ne sommes pas pessimistes, Mr le Résident, mais bien opportunistes, nous nous souvenons de 40!"

Cependant Mr. Auphelle maintient son refus.  Nous avons su plus tard qu'il avait confié à une personne son regret amer de ne nous avoir pas écoutées : c'était dans les grottes où les Japonais l'avaient enfermé avant de le décapiter.  Pauvre Mr Auphelle il est mort sans savoir ce qu'étaient devenus sa femme et ses enfants !  Nous rentrons vers 6 heures au Couvent et nous faisons 4 grandes malles de nos objets les plus précieux, nous les portons à la Citadelle aux acclamations des sentinelles qui nous crient :

Ø  "Vous avez raison, les Sœurs !".

De là nous nous rendons chez sa Grandeur Mgr Hedde pour lui confier une valise de papiers importants, la priant de la garder dans son coffre-fort.  Monseigneur ne veut rien accepter ; il parle dans le même sens que Mr le Résident. Nous rentrons à la maison mais au lieu de prendre le chemin ordinaire qui longe le mur de la citadelle, nous nous souvenons d'une promesse faite aux deux vieilles Religieuses de St Paul de Chartres : "En cas de danger, nous avaient-elles demandé veuillez nous prévenir".  Nous passons donc chez elles à notre retour : cette visite charitable nous sauve, car il est certain que nous aurions été tuées si nous avions suivi l'itinéraire coutumier.  A peine commençons-nous à expliquer aux deux Religieuses l'objet de notre visite tardive que des coups de fusil partent de l'autre côté de la rue où se trouve le Génie.  Chère Sœur Ste M. André, qui accompagne Rév. Mère Prieure, lui dit :

Ø  "C'est la guerre qui commence !"

Rév. Mère Prieure ne semble pas y croire ; cependant on quitte précipitamment les Religieuses de St Paul pour rentrer au Couvent ; il est 8 h 15 du soir et toutes les lumières sont éteintes.  Nous courons aussi vite que nous le pouvons mais les Japonais nous ont vues et nous tirent dessus.  Nous croyons que c'est notre fin et tout en courant nous nous préparons à paraître devant le Bon Dieu.  Pour éviter les coups qu'on nous tire de derrière nous prenons un chemin de traverse, mais nous voilà inévitablement en face de la citadelle d'où partent des fusillades bien nourries : Le voile de chère Sœur M. André est déchiré par une balle.  Nous rampons jusque chez nous ; difficilement nous parvenons à fermer la grande porte d'entrée, à gagner la salle de communauté et à fermer les volets des fenêtres qui donnent sur la citadelle.  Notre première pensée, bien sûr, est pour nos sœurs et enfants laissés au Couvent.  Personne. Personne dans le bâtiment des Sœurs ; nous allons à l'orphelinat et nous crions dans l'obscurité la plus complète :

Ø  "Enfants, enfants, où êtes- vous ?"

Un bruit assourdissant répond seul à nos appels : c'est celui d'un obus qui vient de détruire l'auvent de l'étage et de casser toutes les vitres d'une fenêtre.  Tout à coup nous distinguons, venant du fond du jardin, dans la direction d'un abri construit contre les bombardements, des cris de :

Ø  "Mère Prieure ! où est Mère Prieure ?" "

Ø  "Ici,"

Répondons--nous, et ordre est donné à chacune de rester où elle est car le danger est trop grand pour essayer de traverser le jardin.  C'est ainsi que Rév.  Mère Prieure et Chère Sœur M. André s'installent dans la chambre de Rév.  Mère Prieure et passent la nuit à prier, à attendre la mort : mortiers, obus, balles, sifflent sur nos têtes, les tuiles dégringolent.  C'est infernal au dire d'un officier français qui pourtant en a vu d'autres ! Une balle a la mauvaise idée de traverser le plafond, une autre de se loger au-dessus de la porte de Rév.  Mère Prieure, une troisième de siffler littéralement sous son nez.  Malgré ces dangers, nous avons la sensation que notre vénérée Mère Fondatrice nous protège, nous l'invoquons avec tant de filiale confiance ! Après la guerre nous saurons que ce n'est que par miracle que nous n'avons eu personne de tué, ni même de blessé :

Ø  "Vous étiez en plein champ de tir"

Nous diront les officiers étonnés de cette protection si évidemment surnaturelle.  Bien sûr, les dégâts matériels sont très sensibles : tout le côté de la chapelle situé face à la citadelle est bien touché, mais les obus se sont arrêtés à la statue de la Sainte Vierge : n'est-ce pas touchant ? Nous prions donc, nous préparant cent fois à paraître devant le divin Maître et implorant aussi son pardon pour tant d'âmes qui, à ces heures tragiques, paraissent devant lui sans n'être préparées, elles, à cette rencontre.  A une heure du matin nous avons une forte émotion : sur la véranda extérieure nous entendons des pas feutrés. 

Ø  "Les voilà"

Nous disons-nous, en désignant, sans les nommer, les Japonais.  Que de fois on nous avait dit, mi-plaisantant, mi-sérieusement, que les Japonais avaient dû jeter un œil d'envie sur l'étage de notre orphelinat dominant la citadelle :

Ø  "Il ferait un beau P.C. (Poste de commandement)".

Nous tendons l'oreille et nous percevons un appel

Ø  "Ma Mère !"

Ø  "Qui est là ?"

Ø  "Mme Rousnet et sa fille qui vous demandent de les abriter".

Vite nous ouvrons et nous entendons le récit tragique de cette pauvre dame qui, cachée derrière un rideau, a passé quatre heures avec la horde japonaise qui avait envahi son domicile. Sa fillette, âgée de dix ans, lui répétait sans cesse :

Ø "Allons chez les Sœurs, Maman ; là-bas il y a le Bon Dieu".

Comment ont-elles pu arriver jusqu'à nous ? Voilà bien un autre miracle : s'engouffrant dans une petite porte aux yeux des japonais qui viennent de découvrir leur cachette, elles ont dû franchir dans l'obscurité des corps morts ou en position de tir (elles habitaient au génie), puis se faire un passage à travers les fils de fer barbelés qui entourent le poste, se sauver dans les rues en rasant les murs, franchir enfin notre mur de clôture pour tomber dans la cour de récréation des enfants.  Elles nous arrivent sans avoir pu sauver le moindre objet - ce sera du reste le sort de toutes les pauvres dames de Langson.  Vers 8 heures du matin nous rappelons les enfants de l'abri où elles ont passé la nuit ; on déjeune tant bien que mal - plutôt mal que bien - et la journée se passe dans de pénibles alternatives.  Des incendies violents éclatent de tous côtés - la fusillade redouble avec le jour qui parait.  Vers midi nous assistons à l'évacuation de la citadelle : nos troupes se replient - mauvais signe : Dans l'après-midi deux soldats africains viennent nous demander de les cacher ; nous refusons énergiquement, craignant d'attirer sur l'orphelinat de dures représailles.  Ces militaires nous assurent que tout est perdu, que les Japonais ont arrêté les chefs ; nous prions ces soldats d'aller faire leur devoir.  Peu après c'est un tirailleur annamite qui vient nous supplier de lui donner des vêtements de civil pour lui permettre de rentrer chez lui ; pendant que nous l'écoutons, sur la véranda du réfectoire, les Japonais qui nous ont vus nous envoient une bonne rafale : une balle passe en sifflant entre le tirailleur et nous.  Vers 4 heures les soldats français qui tiraient du rocher situé entre la citadelle et le couvent abandonnent leur poste, faute de munitions.  A la même heure nous avons une grosse émotion : des avions ! des avions ! C'est le salut, croyons-nous.  Ils sont 7. Hélas !  Nous sommes bien vite déçues en les entendant bombarder les postes : ce sont des avions ennemis.  Notre bel optimisme nous abandonne.  Vers 5 heures le feu diminue d'intensité, un clairon annonce la reddition des troupes.  Cependant nous ne pouvons encore croire à la d‚faite des Français : il y a les forts, nous disons-nous ; depuis 4 ans des travaux considérables de nuit et de jour en ont fait des ouvrages de défense puissants - mais les émissions de gaz et de liquides enflammés dans les galeries et les casemates obligent les troupes à hisser le drapeau blanc.  De la véranda de l'orphelinat nous assistons au dernier salut au drapeau du Fort Brière de Lisle.  Il est environ 6 heures du soir.  Cependant nous nous couchons sans méfiance ; ce salut, croyons-nous, en nous accrochant à un dernier espoir, est peut-être un signe de victoire ? Comme nous ne recevons aucune nouvelle du dehors, nous voulons espérer malgré tout.  Dès l'aube nous tendons l'oreille vers la citadelle ; des sons de voix françaises nous arrivent.  Il faut cependant nous rendre à l'évidence : les portes de la citadelle sont gardées par des sentinelles japonaises.  Les voix que nous entendons sont celles des prisonniers français.  C'est donc bien la défaite : Nous attendons notre arrestation, car nous savons que les japonais ne font pas de quartier : minute d'émotion intense... Après l'obédience, chacune se rend à ses occupations, silencieuse, prête au grand sacrifice.

Vers 10 heures deux soldats japonais sautent notre mur de clôture et viennent chercher les Sœurs ''françaises".  L'un d'eux braque son pistolet sous le cou de Rév. Mère Prieure et lui demande :

Ø  "Française ?".

Ø  "Oui"

Ø  "Une ?".

Ø  "Non : trois."

Ø  "Partez.".

.Nous suivons ces deux soldats jusqu'à la porte de la citadelle où est groupée toute la population française de Langson, tant civile que militaire. Nous apprenons là ce qui s'est passé dans les journées précédentes : A 6h.30 du vendredi soir 9 mars, les autorités françaises s'étaient rendues à l'invitation à dîner des Japonais. Vers la fin du repas elles ont été arrêtées, puis emmenées à Kylus.  Des témoins de ce lâche attentat viennent prévenir le Bureau de la Place ainsi que la citadelle, mais l'arrestation des chefs amène forcément un flottement dans le Commandement français ; l'ennemi en profite.  Les pertes sont très' nombreuses des deux côtés ; en 20 heures de combat 40 % des troupes françaises sont mises hors de combat : on compte 90 morts.  Du côté japonais les pertes sont si lourdes (environ 1000 morts) qu'elles exaspèrent l'ennemi : il se vengera en massacrant 3 jours plus tard, près de 600 prisonniers, à coup de pioche 'et de baïonnette et en décapitant tous les chefs... Revenons à notre arrivée à la citadelle. Nous avons apporté une valise avec nous : elle est fouillée à plusieurs reprises.  Ce que nous apprenons des dames nous fait trembler : dans les deux nuits qui ont précédé notre arrestation il y a eu plusieurs viols ; nous avons donc affaire à des brutes ! Du reste peu de vrais Japonais, mais une vraie Légion Etrangère japonaise, composée de Mongols, de Coréens, de Mandchous ; l'audition de ces noms suffit pour ceux qui les connaissent ...  Vers 11 heures une de ces brutes vient nous chercher et nous emmène dans une chambre très étroite située sous un escalier.  Rév.  Mère Prieure entre la première, sans méfiance ; la porte est si étroite qu'une seule personne peut pénétrer.  Rév.  Mère croit à un interrogatoire mais elle n'aperçoit aucun bureau.  Elle ne voit que trois matelas ‚tendus à terre et trois individus louches.  L'un d'eux saisit Rév.  Mère Prieure par les poignets : Chère Mère joue à l'ignorance et relevant sa manche, montre qu'elle n'a ni bracelet ni montre - ce dont les Japonais sont très friands.  Les deux sœurs restées dehors comprennent le danger et tirent Rév.  Mère de ce guêpier.  Une deuxième fois la même soldatesque vient nous chercher, nous intimant l'ordre, cette fois de prendre nos valises et de les suivre nous refusons énergiquement malgré les menaces du revolver.  Du reste la présentation de cette arme nous fait sourire : la mort aurait été une telle délivrance à ce moment ! La journée se passe donc dans une préparation intense à la mort.  Vers 6 heures nous mangeons du bout des lèvres et nous nous préparons à prendre un peu de repos.  Avec angoisse nous voyons le jour baisser et l'obscurité ramener les horreurs des nuits précédentes ; nous encourageons les dames à la prière, à la promesse d'une vie plus chrétienne à l'avenir (si nous sortons de là !    ... ). On réclame une garde française pour la nuit, pour toute réponse, vers 9 heures, des soldats japonais viennent brutalement nous donner à toutes l'ordre de partir de là et de les suivre.  Où nous conduit-on ? Les officiers français sont épouvantés et le Commandant Docteur essaie de résister à l'ordre des Japonais, mais ceux-ci menacent de leurs armes, il faut céder ! Alors, dans la nuit, à travers une ville, déserte et désolée, par-dessus les arbres abattus par les mortiers, les morts, les têtes coupées, commence le vrai calvaire.  Mais où nous conduit-on ? Pour tromper sans doute les recherches et pour prolonger cette promenade nocturne, on nous fait faire des détours qui nous conduisent enfin à la prison.  Dans la cour on nous groupe par 10, puis on nous pousse dans les cellules de condamnés où il n'y a de place que pour 1 personne - sans air, ni lumière, ni W.C. (on nous pardonnera ce détail, mais ce ne fut pas le moins pénible étant donné le nombre que nous étions).  Cependant, est-ce réaction nerveuse, est-ce détente après l'appréhension de la journée, toujours est-il que dès que nos gardiens eurent tiré les verrous dans les cellules nous avons été prises d'un fou rire bienfaisant.  On s'empresse d'allumer une bougie pour se rendre compte des lieux.  C'est un espace de 1 m 50 sur 2 m-50 environ - un bat-flanc en occupe les 9/101 ; au pied deux trous pour immobiliser les pieds des condamnés.  En haut du mur, face à la porte, une étroite ouverture laisse passer dans la journée une faible lumière ; la porte a deux ouvertures juste assez grandes pour qu'un œil puisse de dehors voir les faits et gestes des occupants.  Quatre fois au moins pendant la nuit on vient nous compter ; une fois ce dénombrement faillit tourner au tragique ! Les gardiens de notre cellule ne trouvaient que 9 internés au lieu de 10 ; une des prisonnières s'était-elle sauvée ? mais Dieu sait comment ! Soudain les visages se détendent - on comprend la signification des "hou-hou" d'un des gardiens : il s'agit du chien d'une des détenues - il compte parmi les 10 ! C'est assez dire sur quel rang nos ennemis nous placent.  Dans la journée nous croyons reconnaître la toux de Monseigneur, serait-il en prison ?  Nous appelons - le Rév.  Père Willigeers-, qui partage la cellule de Monseigneur, nous répond :

Ø  "Oui, Monseigneur a été arrêté."

Il ne devait être relâché que 8 jours après nous.  La journée se passe, interminable.  On ne nous apporte rien à manger alors on chante des cantiques, on prie...   Mais les estomacs crient la faim. Va-t-on nous laisser là mourir de faim ? Et de soif ?

Ø  "Mon Dieu, pitié",

Disons-nous dans l'intime de notre cœur.  Les enfants crient, les bébés appellent leur "lele" ! C'est pénible à entendre.  Vers 6 h du soir on entend grincer les verrous ; que va-t-on nous faire ? On nous apporte enfin une boule de riz avec de l'eau bouillante dans des bidons d'essence.  Dieu que c'est bon ! La fillette et le bébé que nous avons avec nous rient et se disputent les grains : pauvres petits Puis on nous fait sortir 5 minutes dans la cour ; là des nattes sont étendues à terre ; on nous dit de nous y asseoir.  Sans nous consulter et craignant le massacre, nous refusons.  On nous ramène alors en cellule.  Le lendemain nous avons l'honneur de nombreuses visites officielles : officiers supérieurs japonais se succèdent pour venir jouir sans doute de notre humiliation et de nos souffrances.  Chaque fois que la lourde porte de notre cellule s'ouvre et leur envoie une bouffée de son odeur nauséabonde, ces Messieurs reculent avec une grimace significative et se bouchent le nez.  Le mercredi après-midi un lieutenant japonais, plus humain, nous fait une visite :

Ø  "What do you want?"

Nous dit-il. 

Ø  "De l'air !",

Nous écrions-nous. On sera surpris de notre réponse.  Pourquoi n'avons-nous pas répondu :

Ø  "La liberté !"

C'est que le besoin d'air était devenu si pressant ! L'asphyxie commençait son œuvre.  Ce brave officier nous répondit qu'il n'était pas un officier supérieur mais il ajouta :

Ø  "Demain vous changerez de maison." 

Une heure après cette promesse se réalise. On nous amène toutes, femmes et enfants dans une grande chambre - celle des "condamnés à mort" lisons-nous au-dessus de la porte d'entrée.  La chambre est nue, seule des bat flancs en ciment circulent le long des murs et servent de lits ; c'est un peu froid mais l'air ne manque pas - on se trouve donc presque bien.  Nous étions là depuis peu lorsque des avions américains se font entendre ; les voilà qui piquent sur le pont qui est à une vingtaine de mètres de la prison où nous sommes.  Femmes et enfants crient et veulent s'abriter dans les tranchées qui sont devant la  porte de la cellule, mais les sentinelles les repoussent avec la baïonnette.  Alors au milieu de cette panique c'est le bombardement du pont et du Séminaire où les Américains tuent ou blessent - par erreur environ 400 tirailleurs indochinois faits prisonniers par les Japonais.  Le lendemain, jeudi, on nous fait mettre en rang dans la cour de la prison il y a distribution de boules de riz, puis en route.  Où nous mène-t-on encore ? Nous l'apprenons bientôt ; on nous arrête devant ce qui fut "l'Hôtel des Trois Maréchaux".  Dans quel état nous le revoyons ! Depuis un an cet hôtel avait été transformé en cercle pour les officiers.  Que de drames ont dû s'y passer dans la nuit du 9 au 10 si nous en jugeons d'après les traces de sang que nous trouvons ; Tous les matelas ont été éventrés et leur contenu jeté dans le puits avec plusieurs cadavres, nous assure-t-on.  On nous met 16 et plus par chambre ; le parquet en bois sera doux pour la nuit ! La première nuit est supportable, mais celle du vendredi au samedi est tragique.  Dans la journée du vendredi des groupes de Français enfermés à Kylus viennent nous rejoindre et ces dames reparlent à nouveau des craintes de viol ; que devenir la nuit, sans lumière, avec des portes aux panneaux enlevés ?  Nous obtenons d'un Japonais un papier interdisant aux soldats de pénétrer dans la chambre que nous occupons avec 14 dames.  On convient qu'en cas de danger les dames des autres chambres appelleront 

Ø  "Ma Mère". 

A peine sommes-nous étendues que ce cri part de toutes les pièces - et quels cris ! Le souvenir seul nous en donne encore la chair de poule !

Ø  "Vite, ma Mère... vite, ce sera trop tard...  Pitié, venez !" 

Mais que faire contre ces brutes ? Comment se diriger dans ces sombres couloirs sans craindre de tomber entre leurs mains ? ...  Une idée : rassemblons dans notre chambre toutes les dames qui veulent venir...  Alors c'est la ruée vers nous... vers les Sœurs.  Vite, nous les faisons entrer, mais les soldats japonais les suivent.  Nous les attendons sur le pas de la porte : à quelles brutes avons-nous à faire?

Ø  "Priez la Sainte Vierge, "

dit Rév. Mère Prieure à ces dames apeurées, puis s'approchant de l'un des soldats - un Mandchou sans nul doute - elle lui montre le papier du docteur japonais. Il veut le lui arracher Rév. Mère tient bon.  C'est du carton, aussi nulle crainte de le déchirer, mais la brute est plus forte, elle réussit à se saisir de cette précieuse défense.  Elle la relit avec rage, regarde Rév.  Mère avec une expression de fureur diabolique, puis jette à terre le carton.  La soldatesque se retire dans le couloir, mais elle ne part pas de là ; toute la nuit elle arpente le corridor dans l'espoir de pouvoir réussir, lorsque les forces de résistance nous abandonneront.  Nous décidons alors de former un barrage à l'entrée de notre chambre ; nous invitons les dames à prendre du repos et nous installons 3 chaises devant l'entrée.  Toute la nuit pendant que les prisonnières dorment, nous veillons, récitant chapelet sur chapelet.  Avec leurs souliers de caoutchouc les soldats s'approchent à plusieurs reprises de la chambre ; de crainte de nous endormir nous nous prévenons mutuellement de leur approche... et toujours ces énergumènes trouvent trois anges veillant sur de pauvres femmes à la merci d'une soldatesque païenne et barbare.  Le matin, au lever du jour, nous étions bien lasses mais aussi bien heureuses de cette nuit de garde en compagnie de notre Mère du Ciel...  Dans la journée du samedi les deux enfants de M. le Résident demandent à venir dans la  "chambre des Sœurs".  Pauvres petits ! Comme nous sommes heureuses de les recueillir et de les entourer d'un peu d'affection et de soins, car tous deux ont la coqueluche.  Le lendemain, dimanche 18 mars, leur maman arrive de Hanoi.  Elle a appris l'arrestation de son mari et elle n'a pas laissé de paix aux japonais qu'ils ne l'aient autorisée à venir rejoindre ses enfants ; elle se constitue prisonnière et vient avec nous : on devine l'émotion de se revoir ! Le lendemain, c'est la fête de notre bon St-Joseph : ne va-t-il pas nous délivrer ? Nous avons fait une neuvaine si fervente ! Le matin du 19 se passe - rien ! 2ème Vêpres, toujours rien Mais voici que vers 5 heures du soir les Japonais nous intiment l'ordre de partir.  Encore ! Et où ? On chuchote :

Ø " On nous emmène à la Mission".

Est-ce possible ? Voici que notre bon St-Joseph nous réserve pour cette fin de journée une double consolation : la délivrance de Monseigneur et notre transfert à la Mission.  Quelle joie et quelle émotion de retrouver notre vénéré Pasteur après de si grandes ‚preuves ! Sa Grandeur est très émue et daigne nous montrer une sollicitude quasi maternelle.  Ce transfert prit les proportions d'une marche triomphale ; nos Sœurs, nos domestiques et des pauvres Annamites prévenus vinrent au grand complet nous escorter.  Notre brave Toto (notre buffle) était là aussi pour porter nos valises.  Le lendemain, mardi, nous avons encore à nous débattre avec un commandant de gendarmerie japonais qui vient enlever la femme du Résident pour la conduire au Colonel qui "désire la voir".  Mme Auphelle supplie l'officier de la laisser auprès de ses enfants ; Nous joignons nos supplications aux siennes et nous obtenons que le soi-disant interrogatoire qu'on veut lui faire subir ait lieu à la Mission même.  Furieux, le Japonais accepte, à condition de causer seul avec Mme Auphelle dans une chambre nous nous tenons à la porte, prêtes à intervenir; la douce Vierge, que nous prions, nous protège visiblement et nous exauce.  Le mercredi 21 mars,  un Capitaine Japonais vient nous demander si nous acceptons de recevoir dans notre établissement les prisonniers français de la région : Cao Bang, That-Khe, Hachan, et une poignée des survivants de Langson oui, une poignée, car il y a eu près 600 prisonniers et blessés - officiers, sous-officiers et soldats - massacrés.  La vengeance des Japonais a été impitoyable et ces braves ont payé de leur vie le fait de s'être bien défendus.  Ici, ce sont deux femmes et un bébé jetés dans une tranchée, fusillés, puis achevés à coups de baïonnette - l'une d'elles a pu s'échapper quoique bien blessée... Ailleurs 300 Français sont entassés dans une pièce étroite ; À 1 heure du matin, réveil brutal : Un officier japonais leur ordonne de le suivre.  Par troupes de 10 ils sont conduits, après avoir été dépouillés et les mains liées au dos, dans une pagode proche du fleuve, là un spectacle d'horreur se présente à leurs yeux : des soldats balayent tranquillement le sol couvert de sang, on fait agenouiller les prisonniers, à un signal donné, les baïonnettes s'enfoncent, les pioches s'abattent, les martyrs tombent.  Dès que les corps ne remuent plus, ils sont traînés par les pieds jusqu'à une fosse où ils sont jetés sur d'autres morts.  Le récit a été fait par un témoin qui, après un long évanouissement, a pu reprendre ses sens dans le tas de cadavres, se dégager et s'enfuir au milieu de la nuit ; peu après, recueilli par un Père annamite, il gagna la Chine.  Au Fort Brière de Lisle, à Dong-Dang, partout le Bon Dieu a permis qu'il y ait un ou deux témoins des massacres. Au Fort-Brière, dans l'après-midi du 11 mars, tous les prisonniers français blessés ou non sont attachés par le poignet et par files de 15 à 20.  Des rafales de mitrailleuses font tomber ces braves qui ont obtenu l'autorisation de mourir en chantant la Marseillaise.  Puis c'est une ruée de Japonais qui les achèvent à la baïonnette et jettent les corps au fond d'un profond ravin.  Nous tenons ce récit de deux témoins victimes de ce massacre et miraculeusement réchappés de cet enfer.  Une mission américaine s'est rendue récemment sur les lieux ; elle a fait effectuer des fouilles et a découvert les charniers où les combattants de Langson avaient été jetés. Le 13 mars les grottes de Kylus ont vu le martyre des chefs : Le Général Lemonnier et M. le Résident Auphelle ; en leur donnant leur maigre pitance et les Japonais leur présentant un papier à signer, c'est l'ordre de reddition des postes qui résistent encore. Ils refusent. Quelques heures plus tard ils sont conduits à peu de distance des grottes. Une grande mise en scène les attend : une fosse est creusée au bord du sentier, des tirailleurs annamites sont rassemblés, un baquet est apporté.  Et le papier leur est présent‚ de nouveau. Ils refusent encore avec mépris ... C'est alors le processus habituel. On leur force à s'agenouiller face à face de chaque coté de la fosse, on les oblige à baisser la tête.  Un lieutenant et un adjudant Japonais sortent des rangs, viennent près d'eux et dégainent. Les assistants ne veulent pas croire à une exécution, tous pensent à un terrible procédé d'intimidation.  Mais les sabres se lèvent et retombent.  Tranchées d'un seul coup les deux têtes roulent dans la-fosse, les corps suivent. Toujours calmes et comme inaccessibles à la moindre pitié, les Japonais-lavent tranquillement leurs sabres dans le baquet.  La fosse est comblée, les assistants se, dispersent épouvantes. De tels actes justifient l'aveu significatif d'un officier nippon :

Ø "Le soldat japonais est un sauvage qui ne connaît que sa consigne".

Revenons à la proposition de l'officier Japonais.  C'est avec une joie difficile à dissimuler que nous acceptons d'abriter dans notre enclos ces pauvres malheureux prisonniers ; ils sont au nombre de 220, dans la rue, accroupis sur leurs talons. C'est là que nous les trouvons en revenant dans notre cher Couvent. 

Ø "Vous venez chez nous"

 

Leur disons-nous tout bas en passant près d'eux. La bonne nouvelle passe de rangée en rangée : quelle joie sur ces pauvres visages amaigris par les privations et les souffrances.  Comme ils sont heureux de venir s'abriter sous le manteau de N.D. des Missions : la bonne Mère les gardera si bien pendant leur séjour chez nous ! C'est ce que tous s'accorderont à dire lorsqu'ils nous quitteront en mai. Pour le moment nous sommes prisonnières avec eux, chez nous.  On devine avec quel bonheur nous nous retrouvons au milieu de nos chères Sœurs annamites et de nos enfants : Elles ne savent qu'imaginer pour nous gâter et nous faire oublier les jours passés ! Que de fois loin d'elles, nous-nous étions demandés ce qu'elles étaient devenues après notre arrestation ! Nous les recommandions avec ferveur à la Sainte Vierge et à notre Vénérée Mère Fondatrice.  En vérité, elles les ont bien gardées : Les épreuves ne leur ont pas manqué, à elles aussi : craintes de toutes sortes, mais surtout de pillage - les camions arrivaient à notre porte avec ordre de tout emporter : meubles, linge, etc... Alors mes pauvres Sœurs jetaient un ardent S.O.S. à notre bon St-Joseph et un officier japonais intervenait à temps... Elles obtinrent même d'un officier supérieur de faire apposer une affiche à notre porte interdisant le pillage.   La joie du revoir est donc grande des deux cotés.  "Plutôt mourir ensemble que d'être séparées à nouveau", nous déclare l'une des plus jeunes.  Mais il y a une ombre à ce tableau : toujours pas de Messe ! ... En continuant, près des japonais, à garder une attitude très digne, nous espérons voir la surveillance se relâcher autour de nous.  Nous pouvons enfin nous laver et coucher dans un lit - comme c'est bon ! Bien que nous nous couchions tout habillé par crainte d’être appelées de nuit par des gardes ou des visiteurs nocturnes - ce qui arrive plus d'une fois jusqu'au ler mai...  Nous n'avons pas cependant oublié les pauvres dames et enfants laissés à la Mission, elles supplient les Japonais de les laisser venir chez nous.  Nous joignons nos instances aux leurs et c'est ainsi qu'elles nous arrivent le 26 mars ; d'autres militaires et civils nous arriveront les premiers jours d'avril.  Nous sommes donc près de 400 et pas d'eau ! Les prisonniers font bien chaque jour une corvée d'eau, mais c'est nettement  insuffisant.  Notre pauvre puits est donc mis à contribution ; depuis 1940 nous n'avons employé son eau que pour l'arrosage du jardin (que l'on n'oublie pas qu'à cette date les troupes japonaises au nombre de 1000 ont occupé pendant trois mois notre établissement - et qui sait si les eaux n'ont pas été souillées par des cadavres ou autres malpropretés)  Un Docteur-Capitaine nous recommande instamment de faire bouillir l'eau.  Précaution utile, mais qui n'empêche pas que trois de nos prisonniers attrapent le typhus ; deux enfants et une dame sont au plus mal.  Entre le 26 et le 30 mars trois Religieuses de St-Paul succombent de ce fléau, deux bébés meurent pour cause de sous-alimentation ; nous avons la consolation de les faire baptiser.  Ces journées d'épreuve nous  amènent cependant une autre grande consolation : les Japonais nous autorisent à aller à la messe à la Cathédrale ; au début, deux sentinelles nous accompagnent et se tiennent près de nous à l'intérieur de l'église, puis peu à peu leur surveillance se relâche et nous nous trouvons un beau matin toutes surprises d'aller seules à la Messe sans nos fidèles gardiens ! Pendant la Semaine Sainte nous demandons au Commandant japonais, chargé du camp des prisonniers, l'autorisation d'avoir la Messe dans notre cour le jour de Paques.  Cette permission nous est accordée.  Le- samedi, Sœurs et prisonniers s'activent pour dresser un bel autel sous le préau.  Pendant la Messe le Père donne une absolution générale, car il n'est pas possible de se confesser : les Japonais sont si méfiants ! Les Communions sont nombreuses, il y a des retours sincères.  Ce jour là nous améliorons le menu des prisonniers, un petit air de résurrection passe sur le camp...  Nous obtiendrons tous les dimanches la mˆme faveur - et même un petit sermon du Père.  4 avril : journée mouvementée.  Les Japonais se sont mis en tête d'envoyer à Hanoi les dames françaises et de garder celles qui sont métisses. 

Ø "Elles travailleront au compte de l'armée japonaise, elles seront cuisinières, lingères, etc... ",

Disent-ils. Un Lieutenant, envoyé le matin, nous demande notre opinion à ce sujet.  Nous répondons que d'après la loi française l'épouse prend la nationalité de son mari et que ce serait une erreur de leur part de vouloir faire une différence entre le traitement des dames françaises et celui des dames eurasiennes - non seulement une erreur, mais une cause de douleur pour toutes.  Le Lieutenant maintient son point de vue.  Nous ne gagnons rien.  L'officier fait appeler ces dames - elles sont là - et leur signifie la décision des autorités japonaises à leur égard.  Ce sont des cris, des réclamations, des refus, des sanglots déchirants ; l'une d'elles (ancienne ‚élève de notre orphelinat de Hanoi) tombe en syncope.  L'officier reste insensible et repart vers les 5 heures du soir. Nous engageons ces pauvres dames à confier leur cause à la Sainte Vierge ; réunies devant la grotte de N.D. de Lourdes elles promettent une neuvaine de Messes en l'honneur de l'Immaculée.  A peine ce vœu est-il formulé que le Commandant du camp arrive.  Nous lui reparlons de la question des dames eurasiennes, nous le supplions de nous accorder cette faveur :

Ø "Nous ne vous avons jamais rien demandé, Commandant, mais aujourd'hui accordez-nous la grâce de la liberté de ces dames ; nous vous le demandons à titre personnel."

Ø "Accordé"

Nous répond l'officier. Le cœur de toutes fait monter vers Marie un merci ému.  Une fois de plus nous expérimentons la puissance d'intercession de notre bien-aimée Mère du Ciel ! Le lendemain, 5 avril, nous demandons aux Japonais l'autorisation de partir le jour suivant avec les Dames. Cela nous est refusé :

Ø "Les femmes d'Eglise (c'est ainsi qu'ils nous appellent) doivent rester à leur poste. 

Cette appellation nous rappelle une circonstance touchante, au cours de laquelle, pour la première fois, nous nous sommes entendues nommer de ce nom.  Un jeune sous-officier hawaïen, au compte de l'armée japonaise, paraissait très intrigué par la vue de notre costume, et surtout par notre crucifix. Un jour, il se hasarda à demander à Rév. Mère Prieure si elle était un homme ou une femme...   

Ø "Une femme",

Répond Rév. Mère. 

Ø "Ah ! Une femme d'église !",

Puis désignant le crucifix, il demanda qui était cet homme ! Rév.  Mère saisit avec bonheur cette occasion de faire connaître à cette âme neuve le Divin Maître. Elle lui donna un résumé de notre sainte Religion, lui montra que, pour aller jouir de Dieu et du bonheur au Ciel, il fallait croire à la divinité de Notre-Seigneur et pratiquer ses Commandements, surtout la charité envers son prochain. L'expression d'intérêt sur ce visage de néophyte était touchante. Il était outré qu'on eût ainsi traité le Maître après tous ses bienfaits.  La leçon dut être bien comprise, car, quelques jours plus tard, en allant visiter nos blessés, un officier français nous dit son heureuse surprise d'avoir enfin trouvé un catholique parmi leurs gardiens et, en disant ces mots, il montra du doigt le jeune Hawaïen... 

Ø "Mais ! il n'est pas catholique",

Répondit Rév. Mère Prieure.

Ø "Il doit l'être, insiste l'officier, car il nous a tenus hier des propos très orthodoxes sur notre Religion".

Puisse cette divine semence jetée à cette âme porter des fruits pour la vie éternelle ! 

La dernière nuit que nos prisonnières passèrent avec nous fut marquée par des craintes bien grandes.  Dans la journée nous avions remarqué un va-et--vient d'officiers nippons avec leurs ordonnances, mais nous avions cru à de la simple curiosité.  Or, vers 10 heures du soir, les portes des prisonnières sont secouées violemment.  Une toute jeune dame, sans méfiance, ouvre la Porte.  Nous accourons de notre côté et nous comprenons le danger que courent les cinq dames qui sont dans cette pièce.  L'officier nippon nous donne l'ordre de nous retirer ; nous lui faisons comprendre qu'étant chez nous, c'est à lui de partir.  Nous réussissons à le mettre à la porte, ainsi que son ordonnance ; vite, nous refermons la double porte avec soin e nous prévenons les prisonnières qui sont à l'étage de n'ouvrir sous aucun prétexte. Nous faisons mine de nous retirer, mais de notre réfectoire nous surveillons les faits et gestes des deux Japonais ; ils essaient successivement d'ouvrir les autres portes, entrouvrent les volets, mais les barreaux de fer les arrêtent. Enfin, ils reviennent à la chambre d'où nous les avons chassés ; alors nous faisons disparaître les dames et nous attendons, car il nous reste à protéger nos domestiques et les enfants qui sont dans la pièce voisine. La première porte cède - elle est persiennée : avec leur sabre ils font facilement sauter le crochet ; nous savons que la deuxième porte n'est guère solide, aussi est-ce avec angoisse que nous la voyons s'ouvrir brusquement. L'officier s'élance furieux de la disparition des prisonnières et se jette sur les deux Sœurs présentes ; coups de poing sur la tête, brutalité, menaces, rien ne nous fait céder. Soudain, une de nos grandes orphelines, entendant les coups, se précipite pour nous protéger... l'imprudente ! Elle vient de découvrir aux Japonais la porte cachée par laquelle ont disparu ces dames. Chère Sœur M.

André, compagne de Rév. Mère Prieure, la fait fuir.  Rév.  Mère se trouve seule quelques minutes avec le Nippon.  La gorge serrée, la voix éteinte, Rév. Mère jette un appel désespéré à la Vierge toute pure et parle à l'officier.  Un vrai miracle se produit alors.  Rév.  Mère Prieure ne s'entend pas parler - les prisonnières qui tendent l'oreille ne l'entendent pas davantage, mais l'officier saisit parfaitement ce que Rév. Mère lui dit :

Ø "Do you speak English?"

Le Nippon répond par un signe de tête affirmatif'. Alors, lui montrant du doigt la pièce voisine où dorment nos orphelines et que l'on aperçoit dans une demi-obscurité, Rév. Mère Prieure poursuit

Ø "You see - children here - you love children? They are innocent; respect this place - and go". 

En disant ce dernier mot elle montre la porte de sortie... Le regard de l'officier s'est radouci. Rév. Mère Prieure en profite pour montrer son crucifix "Christus" comme les Japonais l'appellent, cette arme bénie qui nous a si souvent sauvées avec les troupes nippones, Rév.  Mère répète lentement, à mots détachés, ce qu'elle vient de dire à l'officier ; soudain celui-ci se met au garde-à-vous, fait un salut militaire impeccable et disparaît.- On laisse à penser la prière émue et reconnaissante qui sortait de nos cœurs !

Le 6, les civils, les femmes et leurs enfants partent vers Hanoi avec une escorte ; quelles minutes poignantes que celles où nous nous séparons de ces pauvres prisonnières avec lesquelles nous avons vécu des jours si tragiques ! Leur calvaire n'est pas fini : à Phu-Lang-Thuong il leur faudra faire 21 km à pied pour rejoindre la gare de Bac-Minh, car deux ponts ont été bombardés entre ces eux villes.  Elles arriveront à Hanoi dans un état de complet dénuement et de profonde misère physique et morale.  Ce jour ne se passe pas cependant sans que nous ne recevions une consolation bien sensible : le Commandant japonais, avant d'être changé, veut nous remercier de la "Collaboration que nous avons apportée à l'armée japonaise" (ce sont ses propres paroles)  Il nous délivre un permis nous donnant droit d'aller tous les jours à la citadelle visiter les blessés français. Quelle joie pour nous et quelle consolation pour les 80 blessés qui souffrent tant ! Tous les jours nous leur portons café, lait, pain, fruits etc... et surtout un message du Bon Dieu. Nous avons la consolation d'assister deux d'entre eux à leurs derniers moments et de leur faire  recevoir les derniers sacrements ; l'un d'eux nous a appelées dans son délire toute la nuit, aussi ses camarades nous prient bien vite, le matin, notre visite, d'aller à lui sans tarder.  Notre présence en effet le calme, le réconforte.  Le docteur nous dit qu'il ne passera pas la journée.  Vite nous allons à la Mission chercher l'Aumônier militaire ; le pauvre  Père refuse tout d'abord de venir, car le malade l'a repoussé quatre ou cinq fois déjà. 

Ø "Père, c'est aujourd'hui le Patronage de St-Joseph ; nous allons lui demander cette âme, il ne nous la refusera pas.  Allez !"

Le Père sourit et part ; le malade l'accueille comme un enfant, fait sa confession et meurt peu après.  Les médecins ont fait, dans ce pauvre hôpital militaire de Langson, de vrais tours de force. Les Japonais ont pillé la pharmacie, ont transformé la salle d'opération en dortoir ; ils utilisent les tables chirurgicales pour laver leur linge, volent ou saccagent les instruments. Le Médecin-Chef arrive à sauver deux paires de ciseaux qu'il cache dans sa poche et ne les sort que pour s'en servir. Et c'est dans de telles conditions qu'il faut opérer ! Sommairement installés dans une véranda, les médecins ne connaissent ni repos ni tranquillité ; dans un coin s'entassent bras et jambes coupés qu'on n'a pas eu le temps d'enfouir. Beaucoup de blessés ont été achevés ; au 10 mars on en comptait plus de 500 à la Citadelle dont 142 Français.  Le 12 mars les Japonais viennent chercher ceux qui peuvent marcher. On n'a jamais su ce qu'ils en avaient fait, mais les gardiens ne cherchent pas à cacher aux blessés survivants que leurs camarades ont été exécutés.  Cette situation durera jusqu'au 19 juin - deux mois affreux pendant lesquels les survivants se considèrent comme des condamnés à mort ; pour justifier cette crainte, les Japonais s'amusent devant eux à faire des simulacres d'exécution avec leurs sabres. La nuit, ils reprennent leurs chants de guerre autour de notre propriété et les achèvent devant le bâtiment des blessés.  Ce n'est pas là leur seule inquiétude à nos chers malades ; si les Japonais ne les tuent pas encore, ils leur refusent à peu près toute nourriture. On devine donc avec quelle joie nos visites sont accueillies. Nous recueillons là de vrais gestes de Héros. Ils nous donnent chaque jour de bonnes leçons de courage et d'endurance ! La dernière question qui se posera pour nos chers blessés ce sera le départ des "grands blessés". Un officier supérieur nippon vient froidement demander au Médecin-Chef s'il ne croyait pas utile de tuer tous les infirmes "pour éviter les ennuis d'un transbordement"  Il fallut toute l'énergique indignation de l'officier français pour le faire renoncer à ce sinistre projet... Pendant ces mois de mars et avril les bombardements étaient devenus quotidiens et plus violents que jamais.  Nous craignions que l'aviation américaine prenne notre camp de prisonniers pour une caserne japonaise.. Alors nous nous ingéniions à les prévenir en ‚tendant dans le jardin tout le linge d'enfants que nous avions à notre disposition. Depuis le d‚part des dames nous ne voyons plus que très rarement d'officiers japonais. Aussi nous étions laissées à la merci des soldats qui venaient sans cesse dans le but d'enlever nos domestiques ; Ayant remarqué que la vue du crucifix impressionnait les Nippons, nous avions convenu avec eux qu'ils respecteraient les jeunes filles de notre personnel porteuse de cette emblème sacré.  Il y eut donc un jour distribution de croix - les plus grandes que l'on trouvait - et Sœurs et domestiques avaient un trait de ressemblance par le port de ce signe. Précaution qui s'avéra à peu près inutile, hélas, car une de nos domestiques ayant fait remarquer à un soldat nippon qu'elle portait la croix, celui-ci en dessina une par terre, cracha dessus et la piétina ! Notre situation devenait donc de plus en plus pénible. Le 28 avril nous apprenons que les soldats français vont nous être enlevés et que les Japonais vont venir s'installer à leur place. Devant une telle perspective nous faisons démarches sur démarches pour partir. Le 1er mai, après bien des difficultés, nous obtenons l'autorisation si désirée, ainsi qu'une escorte pour éviter d'être pillées en route. Le soir même, vers 9 heures, sous les auspices de la Sainte Vierge, nous quittons pour la troisième fois en moins de 5 ans notre cher Couvent. Nous avons assisté au pillage de nos immeubles et avons dû aller demander refuge à la Mission vers 1 h de l'après-midi tant les derniers moments de notre séjour chez nous étaient rendus pénibles.  Il faut que nous rendions justice à notre escorte - elle a été parfaite - complaisante même ! Nous aidant à porter nos bagages, nous trouvant même un camion (à 5 ou 6 km de Phu-Lang-Thuong) pour épargner aux petites jambes de nos enfants les 21 km de trajet à pied.  De même il nous faut dire à la décharge des sentinelles de notre camp de prisonniers qu'elles ont été bonnes pour nos orphelines, leur donnant souvent du riz et du sucre.  Quel ne fut pas notre étonnement, un jour, de trouver l'une d'elles occupée à tailler à nos enfants des aiguilles à tricoter à l'aide de son sabre ! De notre voyage à Hanoï il nous reste également un tableau pittoresque : les descentes de camion étaient toujours pour les moins audacieuses un sujet d'embarras ; le camion était très haut, sans marche pour faciliter les montées et les descentes. Alors l'un des gardes de notre escorte passait tranquillement son fusil baïonnette à une Sœur et tendait les bras à celles qui hésitaient à faire le saut.  Qui nous aurait dit cela les jours précédents ! Le 2 mai, vers 10 heures du matin, notre fidèle escorte nous conduisait à l'Institution Sainte-Marie, à Hanoï, et prenait congé de nous.  Nous commencions une nouvelle phase de notre vie missionnaire et pas la moins pénible - du moins moralement !

Groupe de jeunes filles eurasiennes ayant bénéficié d’un enseignement général  à  « l’Abbaye » de Saint Rambert en Bugey par les Religieuses Notre Dame des Missions